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30           ,    : , ,  ,  ,         B1.       2025  :   ,     ,          ,     .      ,       .

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30   .     B1





30 SOIRES

EN FRAN?AIS



Nouvelles bilingues ? lire un soir ? la fois (Niveau B1)            B1

30 Soires en fran?ais    ,   : , ,  ,  ,         B1.      ,       .





01   Le 14h32

02   Deux chaussures dpareilles

03   La bo?te de grand-m?re

04   Quatre inconnus, une nuit

05   Un chien, deux adresses

06   Une table pour un

07   Le talon cass

08   Cartes postales de nulle part

09   Onze mercredis

10   Perdus... en fran?ais

11   Des rimes sous la capuche

12   Deux express, s'il vous pla?t

13   Il reste quatre secondes

14   L't de la Despina

15   Le commentaire dans la mauvaise cellule

16   Un parapluie pour deux

17   La tarte qui ne devait pas gagner

18   Wagon-lit pour Vienne

19   Le cousin imprvu

20   Un nouveau regard sur les choses

21   Deux adultes, une tente, un raton laveur

22   Une porte rouge de trop

23   Confiture et mfiance

24   Quatre rangs d'cart

25   Du ciment dans le pantalon

26   Le dernier car des Highlands

27   Le piano que personne ne touchait

28   La m?me colline

29   Un souffl qui a une histoire

30   Bienvenue ? la maison, Isla




Comment utiliser ce livre     


Ceci est un recueil de trente nouvelles, une pour chaque soir d'un mois, crites pour les personnes apprenant le fran?ais au niveau B1. Chaque histoire est raconte deux fois : une fois en fran?ais, et une fois dans une traduction russe naturelle et littraire  non pas un dcalque mot ? mot, mais un texte qui sonne comme s'il avait t racont depuis le dbut par un auteur russe.

            ,    ,       B1.    :   -,            ,  ,   ,          .

Le livre est construit en courts blocs alterns : un paragraphe en fran?ais, immdiatement suivi du m?me paragraphe en russe, en italique. Cela signifie que vous n'avez jamais besoin de tourner une page ou de faire dfiler une section spare pour vrifier quelque chose  les deux langues sont toujours c?te ? c?te.

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Il n'existe pas une seule bonne fa?on de lire ce livre, mais voici une approche qui fonctionne bien pour la plupart des apprenants. Lisez d'abord le paragraphe fran?ais en entier, m?me si un mot ou une structure de phrase n'est pas claire  essayez de deviner le sens ? partir du contexte avant de regarder en dessous. Lisez ensuite le paragraphe russe qui suit, non pas pour traduire mot ? mot, mais simplement pour confirmer ce que vous avez compris, ou pour claircir les une ou deux choses qui vous auraient chapp. Passez au bloc suivant et recommencez. ? la fin d'une histoire, vous aurez lu tout le texte en fran?ais  avec un filet de scurit juste sous chaque paragraphe, plut?t qu'un dictionnaire qu'il faudrait chercher sparment.

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Si vous vous sentez plus s?r de vous, essayez de lire une histoire enti?re d'abord en fran?ais, du dbut ? la fin, sans m?me regarder en dessous, puis parcourez ensuite le texte russe pour vrifier les passages dont vous n'tiez pas certain. Dans tous les cas : ne visez pas une comprhension ? cent pour cent d?s la premi?re lecture  on attend d'un lecteur de niveau B1 qu'il saisisse le sens gnral et l'atmosph?re d'une histoire sans comprendre chaque mot, et c'est exactement le niveau pour lequel ces histoires ont t crites.

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Chaque histoire prend environ vingt ? vingt-cinq minutes ? lire en fran?ais  ? peu pr?s la dure d'une soire, d'o? le titre du livre. Il n'est pas ncessaire de lire plus d'une histoire par jour, et ce n'est pas grave non plus si c'est moins frquent. Les histoires ne sont pas lies entre elles et peuvent ?tre lues dans n'importe quel ordre, m?me si elles ont t crites pour ?tre lues un soir apr?s l'autre, dans l'ordre, comme le sugg?re le titre.

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C'est ? peu pr?s tout, en fait. Trouvez un fauteuil confortable, choisissez un soir  et commencez par le Jour 1.

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JOUR 1

   

Le 14h32



Il me restait exactement quatre minutes pour attraper mon train, et j'ai couru pendant trois d'entre elles.

     ,    ,      .

La gare d'dimbourg Waverley, un vendredi apr?s-midi, n'est pas un bon endroit pour courir. Il y avait du monde partout : des touristes avec des valises, un vendeur de fleurs, un groupe d'coliers qui refusait de s'carter. J'ai couru au milieu d'eux, mon sac me frappait le dos et mon caf dbordait par le petit trou du couvercle, et je suis arrive sur le quai 3 juste ? temps pour voir les portes du train de 14h32 pour Londres se fermer devant mon nez.

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 Non, non, non , ai-je dit, sans m'adresser ? personne en particulier.

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Le prochain train direct pour Londres ne partait que dans deux heures. Deux heures, cela voulait dire que je manquerais compl?tement le d?ner d'anniversaire de ma sCur, et Ellie ne me le pardonnerait jamais. Je suis reste plante l? une seconde, en train de rflchir, quand un contr?leur est pass et a dit :  Si vous allez vers le sud, il y en a un qui part du quai 5, l?, tout de suite. C'est le lent, mais il vous y emm?nera. 

         .   ,       ,       .   ,  ,  ,      :    ,       . ,  .

Je n'ai pos aucune question. J'ai juste couru.

      .  .

Je suis monte avec environ dix secondes d'avance, et les portes se sont refermes derri?re moi dans un bip sonore. Je suis reste dans le couloir, hors d'haleine, serrant mon caf comme si c'tait la seule chose qui me maintenait en vie, et j'ai pens : bon, j'ai russi.

         ,        .    , ,    ,    ,     ,  : , .

Il m'a fallu presque vingt minutes pour comprendre mon erreur.

        .

 Excusez-moi , ai-je demand ? une femme assise en face de moi, une fois que j'avais enfin trouv une place,  ce train va bien ? Londres ? 

 ,      ,   ,      ?

 Finalement, oui , a-t-elle rpondu en riant un peu.  Il s'arr?te dans une dizaine d'endroits avant. Berwick, Newcastle, York... Vous ne saviez pas ? 

     ,      .        . , , ...    ?

J'ai regard le petit cran au-dessus de la porte. Prochain arr?t : Dunbar. Arrive ? Londres : 22h41.

      .  : .   : 22:41.

J'tais partie de chez moi pour arriver ? six heures. Il tait maintenant trois heures.

   ,    .    .

J'ai pos ma t?te contre le si?ge et j'ai ferm les yeux. Il n'y avait plus rien ? faire maintenant : le train roulait dj?, et descendre au prochain arr?t n'aurait fait qu'empirer les choses. J'ai sorti mon tlphone et j'ai crit ? ma sCur :  Ellie, je suis vraiment dsole, je me suis trompe de train, je risque d'arriver tr?s tard.  Elle a rpondu presque immdiatement :  T'es b?te. C'est pas grave, viens quand tu peux. Il y aura du g?teau de toute fa?on. 

       .          ,          .      : , ,      ,    .    : .  , ,  .    .

J'ai rang le tlphone et j'ai enfin regard autour de moi. La seule place libre dans le wagon tait ? c?t d'un homme avec un sac ? dos et un livre de poche, ses couteurs autour du cou plut?t que dans les oreilles. Il a lev les yeux quand je me suis assise.

       .                ,      ,    .   ,   .

 Mauvais train ?  a-t-il demand.

   ?   .

 C'est si vident que ?a ? 

  ?

 Vous avez la t?te pour ?a , a-t-il dit.  Tout le monde qui monte dans ce train par erreur a exactement la m?me t?te. Je l'ai dj? vue souvent. 

   ,   .   ,      ,      .    .

 Vous prenez souvent ce train ? 

     ?

 Presque toutes les semaines, en fait. Je le prf?re au rapide. 

   , -.    ,  .

Je l'ai regard comme s'il venait de m'avouer qu'il aimait aller chez le dentiste.  Pourquoi quelqu'un aimerait-il le train lent ? 

    ,     ,     .       ?

Il a souri sans rpondre tout de suite. Il a plut?t retourn son livre pour que je voie la couverture  un petit livre de photographies, des images en noir et blanc de la c?te.  Voil? pourquoi , a-t-il dit.  Attendez encore vingt minutes. Vous comprendrez. 

     .      ,       , -  .   ,   .     .  .

Il s'appelait Tom. Il travaillait dans l'informatique en semaine  il l'a dit d'un ton qui laissait entendre que ce n'tait pas tr?s intressant ? raconter , et le week-end, il photographiait la c?te entre dimbourg et Newcastle. Il faisait ?a depuis trois ans. Il avait m?me fait un petit livre avec ses photos, celui qu'il tenait dans les mains, m?me s'il a dit  fait  comme si ce n'tait rien : en ralit, il avait simplement trouv quelqu'un en ligne pour lui imprimer cinquante exemplaires.

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 Et les gens l'ach?tent ?  ai-je demand.

   ?   .

 Ma m?re en a achet dix exemplaires , a-t-il dit.  Donc, statistiquement, oui, il y a un march. 

     ,   .      ,  .

J'ai ri, pour de vrai, pour la premi?re fois depuis que j'avais rat mon train. Puis le chariot est pass, et il a achet deux cafs sans vraiment me demander si j'en voulais un, et je l'ai laiss faire, parce que discuter ? propos d'un caf me demandait trop d'nergie apr?s la journe que j'avais eue.

  -,    ,    .     ,     ,   ,   ,        -         .

Vingt minutes plus tard, j'ai compris ce qu'il voulait dire.

    ,     .

Le train est sorti le long de la c?te, et soudain il n'y avait plus rien d'un c?t sauf la mer  grise et dore dans la lumi?re de l'apr?s-midi, avec de petites vagues qui se brisaient loin en contrebas des rails. Il y avait un vieux ch?teau sur une colline, ? moiti en ruine, comme s'il n'avait nulle part ailleurs o? ?tre. Puis une plage dserte, puis des rochers, puis encore la mer. J'ai pos mon caf et j'ai juste regard.

   ,        ,         ,   ,     .      ,        .   ,  ,   .      .

 Vous voyez ?  a dit Tom.

 ?   .

 D'accord , ai-je admis.  C'est quand m?me mieux qu'une runion de travail avec vue sur la fen?tre ? King's Cross. 

 ,   .    ,          -.

 C'est en gnral la raction que ?a fait. 

     .

Nous avons parl longtemps apr?s ?a  de rien d'important, juste le genre de conversation qu'on a avec quelqu'un qu'on ne reverra probablement jamais, ce qui, curieusement, rend plus facile d'en dire davantage.

          ,  ,     ,  ,  ,   ,   -   .

 Alors, vous faites quoi, dans la vie, ? part rater vos trains ?  a-t-il demand.

     ,     ?   .

 Je travaille dans l'dition. Je lis des manuscrits, surtout. Les livres des autres, les histoires des autres. 

   .    .  ,  .

 ?a vous pla?t ? 

  , ?

 La plupart du temps. Il y a un livre que j'ai lu l'anne derni?re et auquel je pense encore  un roman sur une femme qui dmnage dans un autre pays et n'arrive pas ? dcider si elle veut rentrer chez elle. Je crois que je l'ai lu quatre fois avant m?me qu'on le publie. 

  .   ,                 ,         ,     . , ,    ,   ,    .

 ?a a l'air d'?tre un bon probl?me ? avoir. Lire quelque chose tellement de fois qu'on ne s'en lasse jamais. 

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 Et vous ? ? part les trains et les biscuits. 

  ?    .

Il a rflchi une seconde, en faisant tourner son gobelet entre ses mains.  Il y a une photo que j'ai prise il y a deux hivers , a-t-il dit.  Un p?cheur qui remonte son bateau pendant une temp?te. Un temps pouvantable  j'ai failli faire tomber l'appareil dans la mer en essayant de prendre ce clich. Je l'ai montre une fois, ? une petite exposition dans un caf, et une femme que je n'avais jamais rencontre s'est arr?te devant et s'est mise ? pleurer. Pas des larmes tristes. L'autre sorte. 

   ,    .    ,      ,   .       .           ,    .          ,        .   . -.

 Qu'est-ce que vous lui avez dit ? 

     ?

 Rien, en fait. Je suis juste rest l?, avec l'impression que je ne devais pas interrompre. 

 - .      ,    .

 C'est peut-?tre la plus belle chose que j'ai entendue de toute la semaine. 

 , ,  ,      .

 Attention , a-t-il dit.  C'tait ma rplique. De tout ? l'heure. 

 ,   .     .  .

 J'ai le droit de la voler. Vous, vous m'avez vol l'accoudoir il y a une heure. 

    .        .

 Absolument pas. 

  .

 Si, compl?tement. 

   .

? un moment, le train a fait une embarde  sur des aiguillages pr?s de Berwick  et mon caf s'est renvers directement sur son livre.

 -                  .

 Oh mon dieu , ai-je dit.  Je suis vraiment dsole. 

 ,   .    .

 C'est rien , a-t-il dit, en secouant doucement le livre pendant que des gouttes brunes tombaient sur le sol.  Celui-l? a dj? une tache de caf ? la page douze. Maintenant il en a une sur la couverture aussi. Plus de caract?re. 

  ,   ,   ,       .          .     .  .

 Vous prenez ?a avec beaucoup de calme. 

      .

 J'ai dj? fait tomber un appareil photo entier dans la mer pour une photo , a-t-il dit.  Une tache de caf, ?a ne fait pas le poids. 

          ,   .        .

Nous avons mang les biscuits du chariot, ces petits biscuits secs que personne n'aime vraiment, et trangement ils avaient meilleur go?t que prvu. Dehors, la lumi?re commen?ait ? changer, le dor devenait un orange profond, puis la mer est devenue sombre et le ciel au-dessus est devenu rose, et pendant un moment, ni l'un ni l'autre n'a rien dit. Ce n'tait pas un silence g?nant. C'tait le genre de silence o? on n'a pas besoin de remplir l'espace avec des mots.

         ,     ,   -   ,    .   :     ,   ,      ,  -    .     . ,       .

 Je peux vous demander quelque chose ?  ai-je dit, quelque part pr?s de Newcastle.

  ?    -  .

 Allez-y. 

 .

 Si vous prenez ce train chaque semaine juste pour la vue, pourquoi vous n'allez pas simplement... vous promener le long de la c?te ? Ce ne serait pas plus simple ? 

           ,       ?      ?

Il a rflchi un instant.  J'aime arriver quelque part en regardant quelque chose de beau , a-t-il dit.  En promenade, on doit finir par faire demi-tour et rentrer. En train, on continue, tout simplement, et quelque chose de nouveau arrive. 

   .     -,   - ,   .           .       ,   - .

Je n'avais pas de rponse intelligente ? ?a, alors j'ai juste hoch la t?te, et nous avons regard ensemble les derni?res lueurs du jour dispara?tre.

     ,     ,    ,     .

? York, le train s'est arr?t pendant huit bonnes minutes  une histoire de changement de conducteur, a expliqu la voix dans les haut-parleurs, de ce ton plat de quelqu'un qui l'a dj? expliqu des centaines de fois. Tom s'est lev et a attrap son sac ? dos.

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 Venez , a-t-il dit.  Le chariot n'a plus que des chips, et je refuse de manger des chips au d?ner deux fois dans le m?me mois. 

 ,   .     ,  ,              .

 C'est un record personnel que vous essayez de ne pas battre ? 

   ,    ?

 C'est une question de principe. 

   .

Nous avons couru  vraiment couru, ce qui semblait presque une blague vu la fa?on dont la journe avait commenc  le long du quai jusqu'? une petite boutique qui vendait des sandwichs, et nous nous sommes mis dans une file qui avan?ait bien trop lentement pour deux personnes qui savaient toutes les deux, au fond d'elles-m?mes, que les trains n'attendent personne. J'ai achet un sandwich que je ne voulais m?me pas, simplement parce que la vendeuse ? la caisse avait dj? pris mon argent et qu'il n'y avait plus le temps de changer d'avis. Tom a attrap deux barres de chocolat et n'a m?me pas attendu sa monnaie.

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Nous sommes revenus sur le quai juste au moment o? les portes commen?aient ? biper, et nous avons saut dedans avec la m?me prcipitation qu'au tout dbut de ma journe  sauf que cette fois, nous en riions au lieu de paniquer.

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 Vous savez,  ai-je dit, essouffle, en dballant mon sandwich,  pour quelqu'un qui prend le train lent parce que ?a dtend, vous fr?lez quand m?me le dernier moment. 

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 Je n'ai jamais dit que le train lent tait relaxant , a-t-il dit.  J'ai dit que je l'aimais bien. Ce n'est pas la m?me chose. 

    ,    ,   .   ,    .      .

Le temps qu'on se rasseye, il faisait compl?tement nuit dehors, et le wagon s'tait bien vid. Nous avons parl de musique pendant un moment  nous n'aimions presque aucun des m?mes groupes, ce qui a men ? une dispute qui a dur presque jusqu'? Peterborough, lui dfendant un chanteur que je trouvais franchement insupportable, moi dfendant un album qu'il a qualifi de  musique d'ascenseur, mais plus triste . ? un moment, il a mis une de ses chansons et m'a fait couter avec un seul couteur partag, nos t?tes tout pr?s l'une de l'autre au-dessus du petit cran, et je dtestais devoir admettre que ce n'tait pas si mauvais que ?a.

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 Bon , ai-je dit.  C'est pas horrible. 

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 C'est la plus belle chose qu'on m'a dite de toute la semaine. 

  ,      .

Quelque temps apr?s, je me suis endormie pendant peut-?tre vingt minutes, la t?te contre la vitre, et je me suis rveille quand le train a ralenti et que les lumi?res de Londres ont commenc ? appara?tre dehors  de plus en plus nombreuses, de plus en plus proches les unes des autres, jusqu'? ce que les champs sombres se transforment en rues, puis en dsordre lumineux de la ville la nuit.

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 On est presque arrivs , a dit Tom.

  ,   .

J'ai ressenti quelque chose d'trange  une petite tristesse un peu b?te ? l'ide que le voyage se termine, alors que j'avais dj? une heure et demie de retard pour un g?teau que je n'avais m?me pas encore mang.

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King's Cross tait bruyante et clatante apr?s le calme des derni?res heures. Nous sommes descendus ensemble, sans vraiment l'avoir prvu, et nous avons march c?te ? c?te le long du quai, sans beaucoup parler maintenant, tous les deux conscients que, dans une minute, nous partirions chacun de notre c?t, et que ce serait probablement tout.

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Aux portillons, il s'est arr?t.

   .

 C'est une dr?le de chose ? dire ? quelqu'un que je connais depuis huit heures , a-t-il dit,  mais j'ai pass une bonne soire. Meilleure que la plupart, en fait. 

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 Moi aussi , ai-je dit, et je le pensais vraiment, ce qui m'a un peu surprise.

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Il n'a pas demand mon numro. Il a plut?t dchir un coin du billet de train qu'il avait dans sa poche, crit quelque chose dessus avec un stylo sorti de son sac, et me l'a tendu.

    .     ,      , -         .

 Au cas o? vous vous retrouveriez encore dans le mauvais train , a-t-il dit.  Ou dans le bon. Les deux marchent. 

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Je l'ai pris, j'ai dit quelque chose qui n'tait probablement pas tr?s brillant, et nous sommes partis chacun de notre c?t  lui vers le mtro, moi vers la station de taxis, dj? trente minutes plus loin du g?teau de ma sCur qu'au moment o? le train tait arriv.

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Dans le taxi, j'ai regard le morceau de papier. Juste un nom et un numro, d'une criture un peu dsordonne, avec ? c?t un petit dessin de train qui m'a fait rire toute seule, ? voix haute, sur la banquette arri?re.

     .    ,    ,      , -           .

J'ai tap un message, je l'ai effac, j'en ai tap un plus court, je l'ai relu trois fois, et puis, avant de pouvoir y rflchir encore plus que je ne l'avais dj? fait, j'ai appuy sur envoyer.

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 Merci pour les biscuits. Et pour la musique pouvantable. 

  .    .

Le taxi a tourn sur le pont, et Londres s'est dploye autour de moi, tout en lumi?res et en bruit, et quelque part derri?re moi, un homme que je connaissais depuis huit heures tait probablement en train de descendre dans le mtro, et je n'avais absolument aucune ide de ce qui allait se passer ensuite  je savais seulement que, pour la premi?re fois depuis longtemps, ?a ne me drangeait pas de ne pas savoir.

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JOUR 2

   

Deux chaussures dpareilles



Marco a dcouvert l'histoire des chaussures au pire moment possible : deux minutes avant le d?ner le plus important de son anne.

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La matine n'avait pas bien commenc. Sa machine ? caf tait tombe en panne ? sept heures, avec un bruit comme une petite explosion, puis plus rien du tout. Le chien du voisin avait aboy pendant toute sa douche. Et quand il avait enfin quitt l'appartement, dj? en retard de dix minutes, il avait attrap ses chaussures dans l'entre sombre sans allumer la lumi?re, parce qu'allumer la lumi?re voulait dire rveiller son fr?re, qui logeait chez lui pour la semaine et dormait jusqu'? midi par principe.

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Son fr?re, Luca, avait presque exactement les m?mes go?ts en mati?re de chaussures. C'tait, Marco allait le dcider plus tard, le trait le plus aga?ant chez lui.

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Dans le taxi, il a vrifi son tlphone pour la quatri?me fois, relisant des chiffres qu'il connaissait dj? par cCur  les volumes rgionaux, les dlais de livraison, les deux petits probl?mes du contrat de l'anne derni?re qu'il devait mentionner avant que Conti ne le fasse, pour que ?a sonne comme de l'honn?tet plut?t que comme des excuses. Il avait rpt toute la conversation sous la douche ce matin-l?, avant l'incident de la machine ? caf, ? l'poque o? la journe semblait encore grable.

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 Tu fais ton truc , a dit Giulia, de l'autre c?t du taxi.

    ,       .

 Quel truc ? 

   ?

 Le truc o? ta jambe tremble et o? tu regardes ton tlphone comme s'il te devait de l'argent personnellement. Dtends-toi. Tu te prpares pour ?a depuis six mois. Tu pourrais faire ce d?ner en dormant. 

     ,      ,     - . .     .         .

 Je prfrerais ne pas tester cette thorie ce soir. 

        .

Le d?ner avait lieu au Ristorante Bellini, un petit endroit cher avec des nappes blanches et une carte des vins plus longue que la plupart des romans, et c'tait la derni?re tape de six mois de travail. Marco avait pass une demi-anne ? essayer de convaincre une entreprise de Milan de transfrer son contrat rgional ? sa socit, et ce soir-l?, la dcision allait enfin ?tre prise  autour d'un d?ner, autour d'un verre de vin, autour exactement du genre de conversation que Marco ma?trisait et pour laquelle il se prparait depuis lundi.

                 ,         .             ,          ,  ,    ,             .

Il a retrouv sa coll?gue Giulia devant le restaurant. Elle l'a regard, puis a baiss les yeux, puis les a relevs vers son visage avec une expression qu'il n'arrivait pas vraiment ? dchiffrer.

      .    ,  ,        ,      .

 Quoi ?  a-t-il dit.

 ?   .

 Rien , a-t-elle dit, du ton de quelqu'un qui a dcid, pour l'instant, que ce n'est certainement pas rien.  Pr?t ? 

 ,     ,   ,     ,   .  ?

Ils sont entrs ensemble. Monsieur Conti, le client, tait dj? ? table avec sa femme et une bouteille de vin qu'il avait manifestement choisie lui-m?me, avec cette assurance que donnent vingt ans ? choisir du vin pour les autres. Marco lui a serr la main, a dit tout ce qu'il fallait dire, s'est assis, et a senti, pour la premi?re fois, quelque chose d'trange autour de son pied droit. Une sensation de flottement. Une sorte d'anomalie qu'il n'arrivait pas encore ? nommer.

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Il a jet un coup d'Cil sous la table, juste rapidement, juste pour vrifier.

       .

Sa chaussure gauche tait en cuir noir, cire le matin m?me, une chaussure achete spcialement pour des d?ners importants comme celui-ci. Sa chaussure droite tait aussi en cuir noir. C'tait aussi, techniquement, une tr?s belle chaussure.

     ,    ,  ,      .       .  ,  ,   .

Sauf qu'elle faisait au moins une pointure de trop, avec une boucle lg?rement diffrente, et qu'elle appartenait ? son fr?re.

        ,        .

Marco s'est redress tr?s vite.

  .

 Tout va bien ?  a demand monsieur Conti.

   ?    .

 Parfait , a dit Marco, d'une voix un peu plus aigu? qu'il ne le voulait.  C'est juste... la chaise. Une chaise tr?s confortable. 

 ,      ,  .  ... .   .

Sous la table, il a donn un petit coup dans la jambe de Giulia  avec le pied dpareill, malheureusement, ce qui fait que c'est comme ?a qu'elle l'a dcouvert, elle aussi.

        ,  ,  ,        .

 Marco , a-t-elle chuchot, une fois que les Conti se sont bri?vement distraits avec le sommelier.  Pourquoi une de tes chaussures est-elle norme ? 

 ,   ,        ,       ?

 C'est celle de mon fr?re. 

   .

 Pourquoi tu portes la chaussure de ton fr?re ? 

     ?

 Je n'ai pas allum la lumi?re. 

    .

Giulia l'a regard longuement, comme on regarde quelqu'un qui vient de dire quelque chose ? la fois compl?tement ridicule et, trangement, tout ? fait crdible venant de lui.

          ,     -         .

 Enl?ve-la , a-t-elle dit.

  ,   .

 Je ne peux pas enlever une seule chaussure. J'aurai l'air fou. 

       .    .

 Tu ne peux pas la garder non plus. Elle a la taille d'un petit bateau. 

      .     .

Le premier plat est arriv  de petites assiettes avec quelque chose ? la truffe, qu'en temps normal Marco aurait ador, mais qu'il a mang avec la concentration d'un homme essayant de garder ses deux pieds parfaitement immobiles sous la table, tout en discutant des chiffres logistiques trimestriels avec un client qui n'arr?tait pas de se pencher, pour des raisons que Marco ne comprenait pas, pour regarder des choses par terre.

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 J'ai fait tomber ma serviette , a expliqu monsieur Conti pour la deuxi?me fois, en se penchant.

  ,       , .

 Laissez-moi faire , a dit Marco, bougeant plus vite qu'il n'est raisonnable de le faire pour une serviette, la ramassant par terre avant que le regard de Conti n'approche du niveau de la table.

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Au milieu du premier plat, Marco a essay de se lever lg?rement pour atteindre la corbeille ? pain ? l'autre bout de la table, et a senti la main de Giulia se refermer sur son poignet comme un petit pi?ge poli.

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 Assieds-toi , a-t-elle dit doucement, tout en souriant ? madame Conti.  Je vais le chercher. 

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 J'ai juste besoin du pain. 

    .

 Tu as surtout besoin de ne pas te lever devant un client avec une chaussure de clown. Le pain, c'est secondaire. 

         .    .

Pendant le reste du plat, Giulia est discr?tement devenue la personne la plus utile de la table, faisant passer les plats, resservant les verres, rpondant aux questions deux secondes avant que Marco ne le puisse, tout ?a pour qu'il n'ait aucune raison de bouger. Cela a si bien fonctionn que madame Conti a fait remarquer, chaleureusement, que Giulia avait  une nergie formidable   une fa?on, pensait Marco, de dcrire une femme travaillant tr?s dur pour emp?cher son coll?gue d'?tre dmasqu.

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? un moment, le tlphone de Marco a vibr dans sa poche. Il n'a pas os le sortir ? table, mais il pouvait deviner exactement qui c'tait, et exactement ce que ?a disait  et deviner tait presque pire que de savoir.

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Au plat principal, Marco avait mis au point un syst?me : garder les pieds ? plat, les talons ensemble, les chevilles croises sous la chaise, une position qui lui dtruisait lentement le dos mais qui, esprait-il, rendait la diffrence de taille entre ses chaussures moins visible sous n'importe quel angle raisonnable. Et ?a semblait fonctionner. Madame Conti riait de quelque chose que Giulia avait dit sur l'horrible machine ? caf de leur bureau  une blague qui tombait particuli?rement bien, pensait Marco avec amertume, vu la matine qu'il avait eue. La conversation sur le contrat se passait mieux que prvu. Monsieur Conti avait utilis le mot  impressionn  deux fois.

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Et puis le serveur, en dbarrassant les assiettes, a prononc les quatre mots qui ont tout g?ch.

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 Quelqu'un veut-il un dessert ? 

 -  ?

Parce que dessert voulait dire que le sommelier apporterait la carte des vins de dessert depuis la cave en bas. Cela voulait dire aussi que monsieur Conti allait se lever  pour se dgourdir les jambes, si personne n'y voit d'inconvnient  et proposer ? Marco de descendre voir la cave elle-m?me, dont on lui avait apparemment dit le plus grand bien. Et cette cave se trouvait, malheureusement, au bout d'un escalier troit, qui exigeait de marcher normalement, visiblement, rellement.

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 Bien s?r , a dit Marco, parce qu'il n'y avait rien d'autre ? dire, et il s'est lev.

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Il a fait environ quatre pas avant que monsieur Conti, marchant juste derri?re lui vers l'escalier, ne dise, du ton doux et curieux d'un homme qui vient sinc?rement de remarquer quelque chose d'trange :  Marco... une de vos chaussures est-elle plus grande que l'autre ? 

   ,    ,     ,  ,    ,       - :  ,      ?

Il y a eu un petit silence terrible, pendant lequel Marco a envisag plusieurs mensonges possibles et les a tous rejets comme manifestement, immdiatement peu crdibles.

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 Oui , a-t-il dit finalement.  C'est celle de mon fr?re. 

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Monsieur Conti a clign des yeux.  La chaussure de votre fr?re. 

  .    .

 Je me suis habill dans le noir ce matin. Ma machine ? caf a explos. Le chien du voisin n'arr?tait pas d'aboyer. J'ai attrap les deux premi?res chaussures que j'ai trouves pr?s de la porte, et il s'av?re que l'une tait la mienne et l'autre celle de mon fr?re, qui, pour autant que je sache, est en ce moment m?me chez lui avec une seule chaussure, lui aussi, et ne le sait pas encore. 

    .    .      .        ,      ,     , ,   ,              .

Pendant un instant, rien ne s'est pass. Marco est rest parfaitement immobile, attendant le silence poli et d?u qui signifierait que six mois de travail venaient de se terminer ? cause d'un morceau de cuir.

    .  ,   ,  ,   ,        -  .

Puis monsieur Conti a clat de rire  un vrai rire, assez fort pour que sa femme se retourne, que Giulia se retourne aussi, et que le sommelier, ? mi-hauteur de l'escalier, s'arr?te, une bouteille ? la main.

      -,  ,      ,   ,          .

 Mon Dieu , a dit Conti en s'essuyant les yeux.  J'ai assist ? une centaine de d?ners comme celui-ci. Une centaine. Tout le monde se tient tr?s droit, dit des choses tr?s prudentes, commande le deuxi?me vin le moins cher pour n'avoir l'air ni radin ni prtentieux. Personne, jamais, ne m'a parl de sa machine ? caf qui explosait.  Il a pos une main sur l'paule de Marco.  C'est la premi?re chose honn?te qui se soit produite ? cette table de toute la soire. 

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Ils sont descendus ensemble ? la cave, Marco marchant d'une fa?on un peu trange dans ses chaussures dpareilles, Conti riant encore toutes les quelques minutes et racontant l'histoire de nouveau au sommelier, puis encore une fois ? sa femme ? leur retour, puis, soup?onnait Marco, il la raconterait ? bien d'autres personnes pendant des annes.

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Le contrat a t sign neuf jours plus tard. Dans l'e-mail qui le confirmait, monsieur Conti a ajout une seule ligne tout en bas :  Dites ? votre fr?re que j'esp?re qu'il a retrouv son autre chaussure. 

    .  ,  ,      :  ,   ,     .

De retour ? table ce soir-l?, une fois la visite de la cave termine et le dessert arriv, madame Conti a insist pour entendre toute l'histoire depuis le dbut, y compris la machine ? caf et le chien, et au moment o? Marco a termin, elle riait presque autant que son mari.

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 Vous devriez garder la chaussure , lui a-t-elle dit.  Comme souvenir. Chaque contrat a besoin d'une histoire d'origine, et celle-ci est bien meilleure que la plupart. 

    ,   .   .        ,     .

 Je suis ? peu pr?s s?r que mon fr?re aimerait la rcuprer. 

 ,  -    .

 Dites-lui qu'il a tout de m?me mrit sa place dans cette histoire. Peu de gens peuvent dire qu'ils ont aid ? conclure un contrat sans m?me ?tre dans la pi?ce. 

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En sortant, Giulia lui a donn un coup d'paule.

  ,    .

 La meilleure stratgie de d?ner que j'aie jamais vue , a-t-elle dit.  Oublie les six mois de prparation. La prochaine fois, prsente-toi juste avec les mauvaises chaussures et laisse le client avoir piti de toi. 

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 Je vais l'ajouter ? la formation officielle des ventes. 

        .

 Chapitre un : se rveiller dans le noir. 

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Sur le chemin du retour, il a enfin lu le message de Luca.

        .

 O? est ma chaussure noire ? J'ai cherch partout. Et pourquoi il y a une chaussure bizarre pr?s de la porte qui n'est pas ? moi. 

   ?   .        -  ,   .

Marco a regard le message un long moment, puis a tap une seule ligne en rponse avant de ranger le tlphone pour le reste du trajet.

    ,       ,       .

 Longue histoire. De rien, au fait. 

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Marco l'a encadre. Pas tout le message  juste cette ligne, imprime en petit, dans un cadre bon march achet spcialement pour l'occasion, qu'il a accroch juste au-dessus de son tag?re ? chaussures, l? o? il pouvait la voir chaque matin avant d'allumer la lumi?re.

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JOUR 3

   

La bo?te de grand-m?re



La maison devait ?tre vide avant dimanche, ce qui laissait ? Sofia et sa m?re exactement quatre jours pour dcider ce qui, parmi quarante ans de la vie d'une personne, mritait d'?tre gard.

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Grand-m?re June n'tait pas mourante. C'tait la premi?re chose que Sofia expliquait aux gens qui demandaient pourquoi elle avait pris une semaine de cong, parce que la question s'accompagnait toujours d'un visage prudent et compatissant qui n'avait pas lieu d'?tre ici. Grand-m?re June avait quatre-vingt-un ans, l'esprit toujours aussi vif, et avait simplement dcid  haut et fort, et apr?s une chute dans les marches du perron qui avait effray tout le monde bien plus qu'elle ne lui avait fait mal  que la maison de Maple Street tait trop grande pour une seule personne et trop loin de quiconque pourrait aider si quelque chose tournait mal. Elle emmnageait ? Willowbrook, un petit appartement avec une kitchenette et un balcon et, comme elle le rappelait sans cesse ? tout le monde,  un vrai programme d'activits, ce qu'on ne peut pas dire de cette maison .

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Et pourtant, fouiller la maison donnait une impression trange, comme lire le journal intime de quelqu'un pendant que cette personne, dans la pi?ce d'? c?t, vous dit de vous dp?cher.

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 Le vase bleu, on peut le donner , a cri grand-m?re June depuis le fauteuil o? elle s'tait installe pour toute la dure des oprations, buvant du th et dirigeant les oprations comme un petit gnral plein d'avis.  Le vert, il reste. Je ne me souviens pas de l'avoir achet, mais je l'aime bien, alors il reste. 

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La m?re de Sofia, Carol, s'occupait des placards ? l'tage. Sofia avait hrit de la cuisine, tout le monde s'tant accord ? dire que c'tait la pi?ce la plus simple  jusqu'? ce qu'elle ouvre le placard au-dessus de la cuisini?re et trouve, derri?re une pile de tasses dpareilles, une vieille bo?te en fer avec un coq peint sur le couvercle, lg?rement rouille sur les bords.

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? l'intrieur se trouvaient des fiches de recettes. Des dizaines, certaines tapes ? la machine, la plupart crites ? la main, dans une criture que Sofia a reconnue immdiatement comme celle de sa grand-m?re  petite, penche, impatiente, comme si le stylo tait toujours press d'arriver au mot suivant.

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 Mamie , a-t-elle appel.  Tu savais que tu as environ deux cents recettes dans une bo?te au coq ? 

 ,   .   ,          ?

 Bien s?r que je le sais. C'est l? que je les range. 

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 ?a fait quinze ans que tu ne cuisines plus avec une fiche. Tu l'as dit toi-m?me, tu as dit que tu connais tout par cCur maintenant. 

        .       .

 Je les connais par cCur, c'est vrai. Les fiches, c'est pour quand je serai morte, pour que quelqu'un d'autre les connaisse aussi. 

   .      ,    ,  -   .

Elle a dit ?a d'un ton lger, comme elle disait presque tout, mais Sofia s'est quand m?me assise par terre dans la cuisine, la bo?te sur les genoux, et a commenc ? lire.

   ,     ,               .

Les recettes elles-m?mes taient banales  un r?ti brais, des biscuits, un g?teau au citron, un chili qui avait apparemment gagn quelque chose ? une foire du comt en 1988  mais la vraie histoire se trouvait dans les marges. ? c?t de la recette des biscuits :  Ne fais pas confiance au minuteur du four, il ment.  ? c?t du r?ti brais :  Ton grand-p?re disait toujours qu'il fallait plus de poivre. Il n'en fallait pas plus. Il aimait juste le poivre.  ? c?t d'une recette appele  la ratatouille des invits , d'une criture un peu moins assure que le reste, visiblement ajoute des annes plus tard :  ?a fait longtemps que personne ne m'a demand ?a. Les invits me manquent. 

       , ,  , , ,   , -      1988-,       .    :    , .    :   ,    .  .    .    -  ,    ,    :       .   .

Sofia est reste assise l? longtemps, bien plus longtemps que la cuisine ne l'exigeait vraiment, ? lire des recettes qu'elle n'avait aucune intention de prparer un jour, juste pour les notes dans les marges.

   ,  ,   ,   ,     ,     .

Elle a retrouv sa m?re ? l'tage, assise au bord du lit dans la chambre d'amis avec une bo?te de vieilles photos, et lui a dit :  J'ai une ide, et il faut que tu ne dises pas non tout de suite. 

                   :     ,   ,      .

 ?a ne commence jamais bien, une phrase comme ?a. 

       .

 Dimanche, c'est le dernier jour dans la maison. Et si, au lieu de faire des cartons toute la journe, on cuisinait quelque chose de la bo?te ? Tous ensemble. Mamie donne les instructions, on fait le travail, et on a un vrai d?ner ici avant que ce ne soit plus notre maison. 

      .  ,        ,   -   ?  .  ,        ,    .

Carol a regard un instant la photo qu'elle tenait  grand-m?re June, peut-?tre trente ans plus jeune, debout dans cette m?me cuisine en bas, de la farine sur son tablier et une expression de confiance totale et tranquille  et a dit :  Quelle recette ? 

              ,       ,       ,  ,   :   ?

 La ratatouille des invits. 

  .

Le visage de Carol a lg?rement chang.  Elle n'en a pas fait depuis des annes. 

   .        .

 Je sais. C'est pour ?a. 

  .   .

Elles n'ont pas dit le plan ? grand-m?re June  seulement que le d?ner de dimanche ne serait pas, pour une fois, des sandwichs du traiteur, et qu'elle avait interdiction d'entrer dans la cuisine et devait rester dans son fauteuil, avec pour seule instruction de crier des indications, sans jamais venir vrifier. La cousine plus jeune de Sofia, Maya, dix-sept ans, rcemment fascine par les vidos de cuisine, a t recrute samedi soir par message de groupe et est arrive dimanche matin arme d'opinions sur la technique que personne ne lui avait demandes.

       ,     ,  ,     ,            ,  ,        .   , ,        ,       ,      ,     ,      .

La recette demandait des choses que Sofia ne comprenait qu'? moiti   une bonne poigne  de chapelure, du fromage  jusqu'? ce que ?a ait l'air suffisant , une temprature de four indique ? 175 degrs sur la fiche, mais que la note manuscrite de grand-m?re June ? c?t disait de mettre plut?t ? 160,  parce que 175, c'est pour les fours qui marchent correctement, et le mien n'a jamais march correctement . La m?re de Sofia lisait les instructions ? voix haute pendant que Sofia et Maya essayaient de les suivre, avec des rsultats chaotiques, comme on pouvait s'y attendre  les oignons sont alls trop t?t, quelqu'un a compl?tement oubli la chapelure jusqu'? ce que le plat soit dj? assembl, et ? un moment, Maya, en essayant d'?tre utile, a ajout une  bonne poigne  de fromage qui ressemblait plut?t ? la moiti du bloc.

  ,     :    ,    ,  ,  ,     350 ,       ,      325,   350    ,    ,      .     ,            :    ,    ,      ,   -  ,  ,    ,      .

Un cri est arriv du salon.  ?a sent le br?l, ou c'est cens sentir comme ?a ? 

   :      ,     ?

 Tout va bien !  a cri Sofia en retour, ouvrant le four sur un petit nuage de fume qui suggrait le contraire.

  !     ,      ,  ,      .

Elles ont rpar ?a  surtout en baissant la temprature comme la note le disait vraiment depuis le dbut, ce qu'elles auraient d? faire d?s le dpart  et le temps que le plat ressorte du four une seconde fois, dor au lieu d'inquitant, trois heures s'taient coules, la cuisine sentait quelque chose que Sofia n'avait pas senti depuis son enfance, et Maya avait russi ? se convaincre qu'elle tait dsormais experte, spcifiquement, en ratatouilles.

      ,     ,       ,      ,          , ,   ,    ,   ,       ,   -    ,       .

Elles l'ont porte jusqu'? la salle ? manger, o? la table  l'un des rares meubles pas encore envelopps de couvertures et tiquets pour les dmnageurs  tait mise avec des assiettes dpareilles, parce que toutes celles qui allaient ensemble taient dj? emballes.

    ,       ,          ,     ,      .

Grand-m?re June a regard longuement le plat avant que quiconque ne dise quoi que ce soit.

     ,   -  - .

 O? avez-vous trouv cette recette ? 

     ?

 Dans la bo?te au coq , a dit Sofia.  On a lu les notes. On sait qu'il faut mettre le four ? 160, pas ? 175. On l'a appris ? nos dpens. 

    ,   .      .   ,   325,   350.    .

Grand-m?re June a ri, un petit rire surpris.  J'ai crit cette note dans les annes quatre-vingt-dix. Ton grand-p?re mettait toujours le four trop chaud, peu importe combien de fois je le lui disais. 

    , .         -.    350,       .

 Il essayait de br?ler le d?ner expr?s ? 

  ,    ?

 Il essayait juste d'aller plus vite. Cet homme n'avait de patience pour rien, que Dieu ait son ?me, sauf pour moi, allez savoir pourquoi, pendant quarante-six ans.  Elle a pris une bouche, m?ch lentement, et pendant une seconde, plus personne ? table n'a respir.  Il manque du fromage , a-t-elle annonc finalement.  Mais on n'est pas loin. On est tr?s pr?s. 

    .         ,   ,      -     .    ,  ,        .   ,    .   .  .

 Maya en a mis un demi-bloc , a dit Sofia.  Je ne vois pas comment il pourrait en manquer. 

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 Il n'existe pas de "trop de fromage" dans cette maison , a dit grand-m?re June.  ?a n'a jamais exist. Notez-le quelque part, puisque apparemment vous tenez des archives maintenant. 

        ,    .    .   -,    ,   ,  .

Carol s'est leve, a trouv un stylo dans le tiroir de cuisine qui n'tait pas encore emball, et a vraiment crit ?a sur la fiche de recette elle-m?me, juste sous la note sur le four, d'une criture dans laquelle Sofia a remarqu, pour la premi?re fois, quelque chose de sa grand-m?re  la m?me lg?re impatience, le m?me penchant.

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Elles sont restes ? table longtemps apr?s la fin de la ratatouille, comme le font les gens quand la pi?ce elle-m?me est sur le point de dispara?tre et que tout le monde le sait sans le dire. Maya a demand ? grand-m?re June de raconter l'histoire du chili de la foire du comt, dont elle avait apparemment entendu une version raccourcie des annes plus t?t et qu'elle voulait cette fois en entier. Grand-m?re June s'est excute avec plaisir, ajoutant des dtails que Sofia tait presque s?re de n'avoir jamais entendus dans aucune version prcdente  une voisine rivale, un juge contest, un pot de piment de Cayenne secret introduit en douce au dernier moment, comme de la contrebande.

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Au moment o? elles sont parties ce soir-l?, la bo?te au coq tait range dans la voiture de Sofia plut?t que dans un carton de dmnagement, sur le si?ge passager, l? o? elle pouvait la voir pendant tout le trajet du retour.

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 Tu l'emportes ?  a demand sa m?re, ? la porti?re de la voiture.

   ?     .

 Mamie a dit que les fiches, c'est pour quand quelqu'un d'autre doit tout conna?tre par cCur. Je me suis dit que j'allais commencer t?t. 

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Sa m?re l'a regarde un instant, puis a pass la main par la fen?tre ouverte, lui a serr la main une fois, et a recul.

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 Mets plus de fromage que ce qui est crit , a-t-elle dit.  Apparemment, c'est la r?gle familiale maintenant. 

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 Compris , a dit Sofia, et elle est rentre chez elle avec la bo?te ? c?t d'elle, le coq sur le couvercle lg?rement rouill, lg?rement caboss, et compl?tement, obstinment plein.

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JOUR 4

   

Quatre inconnus, une nuit



L'annonce est tombe ? 21h40, de cette voix plate et dsole que les aroports rservent aux nouvelles que personne ne veut entendre.

   21:40,  ,  ,     ,     .

 En raison de conditions mtorologiques dfavorables, le vol LH 4471 ? destination de Londres est annul. Merci de vous prsenter au comptoir de service pour conna?tre les modalits de renregistrement. 

       LH 4471   .            .

Autour de la porte B14, une trentaine de personnes ont pouss une trentaine de soupirs diffrents, puis, une par une, se sont diriges vers un comptoir de service qui, manifestement, ne pouvait pas traiter trente personnes rapidement, aussi fort que tout le monde le souhaite.

  B14        ,         ,               .

Amara est reste assise un instant de plus que les autres, en partie par puisement, en partie parce qu'une part d'elle-m?me savait dj?, d?s l'annonce du troisi?me retard une heure plus t?t, comment cette soire allait se terminer. Elle rentrait ? Londres apr?s un semestre d'change ? Berlin. ? Londres, sa famille l'attendait pour un d?ner de retour dj? report deux fois ce soir-l?, et qui, ? ce stade, tait sans doute dj? englouti par ses petits fr?res sans elle.

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? c?t d'elle, une femme ?ge pliait calmement son gilet en un petit carr bien net, de la mani?re dont on plie les choses quand on a clairement pass beaucoup de temps de sa vie ? attendre et qu'on a fini par en faire une sorte de paix.

               ,               .

 Premi?re fois ?  a demand la femme, avec un signe de t?te vers le tableau des dparts, o? la moiti des vols affichait dsormais un rouge peu amical.

  ?   ,    ,       .

 C'est si vident que ?a ? 

  ?

 Vous avez la t?te de circonstance , a dit la femme en souriant.  Je m'appelle Ingrid. J'ai rat suffisamment de correspondances dans ma vie pour reconna?tre cette t?te au premier coup d'Cil. 

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Derri?re eux, un homme en costume qui avait d? ?tre impeccable quatorze heures plus t?t tait au tlphone, parlant ? voix basse et pressante, comme quelqu'un en train de rorganiser un emploi du temps qui refuse de se laisser rorganiser.  Non... non, dites-leur que je me connecterai depuis l'h?tel, s'il y a un h?tel, ce dont, ? ce stade, je ne suis franchement plus s?r... oui. Oui, je comprends. Merci.  Il a raccroch et a souffl comme un homme qui pose enfin quelque chose de lourd.

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 Nuit difficile ?  lui a demand Ingrid, non sans gentillesse.

  ?    ,    .

 J'ai une runion ? neuf heures ? Londres qui, apparemment, va maintenant devoir se tenir depuis le sol d'un aroport , a-t-il dit, et quelque chose dans sa fa?on de le dire  fatigue, un peu autodrisoire  a immdiatement rendu Amara sympathique ? son gard, de cette sympathie particuli?re qu'on prouve pour un inconnu qu'on ne reverra sans doute jamais.  Richard , a-t-il ajout en tendant la main.

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Quelques si?ges plus loin, une jeune m?re tait accroupie devant un gar?on d'environ cinq ans, lui expliquant, avec cette patience particuli?re qu'exige l'explication d'une dception ? un enfant de cinq ans, que non, ils ne dormiraient pas dans leur propre lit ce soir, et que oui, il avait le droit de trouver ?a injuste.

             ,  ,     , ,  ,        ,  ,  -   .

 Je m'appelle Noor , a-t-elle dit en se redressant, une fois que le gar?on avait, au moins provisoirement, accept son sort.  Voici Sami. Nous devions retrouver son p?re ? Londres demain matin. Enfin  ce matin, techniquement, maintenant. 

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La file au comptoir de service, quand ils l'ont enfin atteint, a livr la m?me information ? tous : aucun vol avant le matin, un nombre limit de bons pour l'h?tel puis depuis une heure, et une feuille imprime avec un numro de rclamation que personne n'avait vraiment l'intention d'appeler ? dix heures du soir.

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 Bon , a dit Richard, une fois qu'ils avaient tous driv ensemble vers la porte d'embarquement  un groupe accidentel dsormais, plut?t que quatre inconnus   qui veut trouver le coin le moins inconfortable de ce sol ? 

  ,   ,            ,    ,         ?

Ils ont trouv un coin pr?s d'un kiosque ? caf ferm, avec une grande vitre donnant sur la piste, la pluie striant le verre en biais, des avions aligns, leurs feux clignotant inutilement. Ingrid a sorti un paquet entier de biscuits  pour les urgences  d'un sac qui semblait bien trop petit pour ?a, et l'a fait circuler sans qu'on le lui demande. Noor avait des tranches de pomme pour Sami, qui en a mang quatre d'affile puis a annonc, avec une confiance totale, qu'il construisait un h?tel pour les biscuits avec l'emballage vide.

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 Un h?tel qui a vraiment des chambres libres , a dit Richard.  Contrairement ? cet aroport. 

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Pendant un moment, ils ont parl comme le font les gens quand il ne reste plus rien d'autre ? faire que parler  sans prudence particuli?re, sans se donner en spectacle, remplissant simplement le temps trange et suspendu d'un aroport ? minuit. Ingrid, il s'est avr, allait ? Londres voir sa petite-fille pour la premi?re fois depuis deux ans ; elle avait t institutrice pendant trente et un ans et avait des opinions fermes et joyeusement dfendues sur ? peu pr?s tout. Richard travaillait dans la finance, mentionnant son mtier comme on mentionne un mtier dont on ne s'enthousiasme plus depuis longtemps, et s'est anim, contre toute attente, quand Sami lui a demand ce qu'tait  la finance , l'obligeant ? expliquer avec l'exemple de l'h?tel ? biscuits du gar?on et de ses clients imaginaires.

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 Les clients paient pour loger , a expliqu Richard, tr?s srieusement, accroupi ? la hauteur de Sami.  Et l'h?tel utilise cet argent pour acheter plus de biscuits, afin de construire plus de chambres. 

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 C'est ?a, la finance ? 

    ?

 C'est, franchement, l'essentiel de la finance. 

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Amara s'est surprise ? leur raconter Berlin  pas la version touristique, mais les petites choses prcises : le caf pr?s de chez elle o? le patron avait commenc ? lui garder une p?tisserie particuli?re sans qu'elle le demande, l'allemand qu'elle avait surtout appris en se disputant avec sa colocataire pour savoir ? qui c'tait le tour de faire la vaisselle, l'trange nostalgie qu'elle ressentait maintenant pour une ville dont elle s'tait plainte sans arr?t pendant quatre mois.

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 Elle te manquera , a dit Ingrid.  C'est comme ?a qu'on sait que ?a comptait. Un appartement o? j'ai vcu onze mois en mille neuf cent soixante-douze me manque encore aujourd'hui. 

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Vers une heure du matin, Sami s'est endormi en travers de trois chaises en plastique, la veste de sa m?re en guise de couverture, et la conversation s'est apaise, comme il arrive toujours autour d'un enfant endormi, chacun se mettant naturellement ? parler plus doucement. Noor l'a observ un moment, puis a dit, surtout pour elle-m?me :  Son p?re ne l'a pas vu depuis quatre mois. Je n'arr?te pas de penser ? la fa?on dont Sami va lui courir dessus ? l'aroport, et maintenant on n'atterrira que tard dans la matine, et je ne sais pas pourquoi, sur tout ce qui s'est pass ce soir, c'est ?a qui manque de me faire pleurer. 

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Personne n'a propos de solution, parce qu'il n'y en avait pas. Ingrid s'est juste penche pour poser un instant la main sur son bras, et Richard, apr?s un silence, a dit :  Pour ce que ?a vaut, quatre heures de plus ne changeront rien ? la vitesse ? laquelle ce gamin va courir. 

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Noor a ri, d'un petit rire sinc?re, et s'est essuy les yeux du revers de la main.  Voil? une fa?on tr?s "finance" de rconforter quelqu'un. 

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 Je suis plein de surprises , a dit Richard, et m?me Amara, ? moiti endormie contre la vitre ? ce moment-l?, a ri assez fort pour faire remuer Sami sans le rveiller.

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Ils se sont ensuite relays, sans se le dire vraiment, restant ? moiti veills pour surveiller l'cran d'affichage au cas o? quelque chose changerait, bien que rien n'ait chang avant pr?s de cinq heures, quand le tableau a enfin clignot et qu'un nouveau numro de vol est apparu ? c?t d'un embarquement prvu ? 7h15. ? ce moment-l?, l'aroport avait cette lumi?re grise et oblique si particuli?re du tout petit matin, des agents d'entretien se dpla?ant lentement entre les ranges de passagers endormis, une odeur de caf commen?ant ? flotter quelque part, hors de vue.

    ,   ,  ,      ,         ,               : 7:15.         ,    ,       ,  -    .

 On a survcu , a dit Ingrid, rveillant doucement Amara d'une petite tape.  Tout juste, mais on a survcu. 

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L'embarquement s'est fait dans un brouillard d'puisement et de mauvais caf d'aroport, et ils se sont retrouvs disperss dans diffrentes ranges de l'avion, comme le font toujours les inconnus, mais Amara a remarqu que Richard avait cd sa place c?t couloir, ? l'avant, ? Noor sans qu'elle le demande, pour qu'elle et Sami puissent descendre les premiers, et qu'Ingrid avait gliss un biscuit de plus dans la main de Sami  pour la route   et il y avait quelque chose, ? voir cela, cette petite gentillesse sans clat, offerte librement ? cinq heures du matin par des gens qui ne se devaient rien les uns aux autres, qui donnait rtrospectivement ? toute cette nuit retarde et misrable l'impression d'avoir valu la peine d'?tre vcue.

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? Heathrow, ils se sont dit au revoir rapidement, comme le font les gens quand la vraie vie attend juste derri?re les portes  Ingrid se dirigeant vers les arrives avec un sac plus lger que la veille, Richard dj? de retour au tlphone mais s'arr?tant d'abord pour serrer la main de chacun, Noor courant presque avec Sami vers un homme qu'Amara n'a fait qu'entrapercevoir, grand, mal ras, se mettant lui aussi ? courir d?s qu'il les a vus.

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Amara est reste un instant pr?s des portes, regardant les quatre dispara?tre dans des directions diffrentes, dans une ville qui, douze heures plus t?t, n'tait encore pour elle qu'un vol retard et un d?ner froid qui l'attendait ? la maison. Elle a pens crire un message ? quelqu'un pour raconter cette nuit si trange, puis a compris qu'il n'y avait pas vraiment moyen de l'expliquer sans que ?a paraisse plus petit que ce que ?a avait rellement t  un vol annul, quelques biscuits, trois inconnus qu'elle ne reverrait jamais.

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Elle a prfr ramasser son sac, sortir dans un matin gris londonien, et se laisser sentir, juste une seconde, trangement et compl?tement rveille.

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JOUR 5

   

Un chien, deux adresses



La premi?re fois que Ben a trouv le chien devant sa porte, il a suppos qu'il appartenait ? quelqu'un de son tage et qu'on viendrait le chercher dans l'heure.

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C'tait une petite chose bouriffe, brune et blanche, avec une oreille dresse et une oreille tombante, assise tr?s calmement sur son paillasson comme si on l'y avait invite. Ben, qui travaillait de chez lui dans un domaine comptable qu'il avait du mal ? expliquer en soire, a enjamb la chienne avec prcaution en allant chercher son courrier, lui a dit  bonjour  par pure habitude, et est rentr en pensant qu'elle serait partie ? l'heure du djeuner.

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Elle tait toujours l? ? deux heures.

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Vers quatre heures, lg?rement inquiet, Ben a frapp ? quelques portes de son tage. Personne ne l'a rclame. Madame Alvarez, au 4B, a dit l'avoir vue  une fois ou deux  mais avait suppos qu'elle appartenait ? un visiteur. L'homme du 4D n'a pas rpondu, bien que Ben ait entendu une tlvision allume ? l'intrieur  sujet sur lequel il a choisi de ne pas trop rflchir.

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Il a fini par lui donner un morceau de poulet de son propre d?ner, surtout par culpabilit, et le temps de trouver une vieille serviette ? poser pr?s de la porte au cas o? elle voudrait y dormir, il l'avait dj?, sans y penser, baptise Nugget  ce qu'il a immdiatement regrett, parce que donner un nom ? un chien errant tait, il le comprenait m?me en le faisant, le premier pas d'un processus pour lequel il n'avait absolument pas le temps.

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Le matin, Nugget avait disparu. Ben s'est dit que c'tait une bonne nouvelle et a essay d'en prouver du soulagement, avec un succ?s mitig.

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Trois jours plus tard, la chienne tait de retour, assise exactement au m?me endroit, avec une expression que l'on pourrait qualifier, si les chiens en sont capables, de lger reproche pour avoir mis si longtemps ? ouvrir la porte.

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Cette fois, Ben a fait une affiche. Il l'a imprime sur une feuille blanche, l'a scotche pr?s des bo?tes aux lettres en bas, et s'est senti raisonnablement fier de sa formulation : TROUVE : petite chienne brune et blanche, une oreille dresse, tr?s calme, probablement experte en vasion. Aper?ue pr?s de l'appartement 4C. Merci de la rcuprer avant que je ne m'attache.

     .    ,          : :  - ,   ,  , ,   .    4C. ,    .

Personne n'a appel le numro qu'il avait laiss. Ce qui s'est pass ? la place, deux jours plus tard, c'est qu'on a frapp ? sa porte ? huit heures du matin, et qu'une femme qu'il n'avait jamais vue se tenait dans le couloir, quelque part entre l'excuse et l'puisement total.

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 Ma chienne est encore l? ?  a-t-elle demand, avant m?me que Ben n'ait fini d'ouvrir la porte.

     ?   ,        .

 Nugget ? 

 ?

 Elle s'appelle Biscuit. 

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 Ah oui. Biscuit. Dsol  elle n'avait pas de collier la premi?re fois, et l'appeler simplement "la chienne" indfiniment me paraissait trange. 

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La femme s'est prsente sous le nom de Claire, du 3C  l'appartement juste en dessous du sien, o? elle avait emmnag trois semaines plus t?t, et qui, il s'est avr, avait une fen?tre de salle de bain avec un loquet qui ne fermait pas tout ? fait, par laquelle Biscuit avait apparemment dcouvert qu'elle pouvait se faufiler, sauter sur l'escalier de secours, et grimper un tage plus haut vers ce qu'elle avait manifestement dcid, pour des raisons connues d'elle seule, ?tre un paillasson plus intressant que le sien.

      4,   ,       ,  ,       ,  ,   , ,     ,            ,   -        .

 J'ai rpar le loquet deux fois , a dit Claire en s'accroupissant pour attacher une laisse ? une chienne qui ne montrait absolument aucune envie de partir.  C'est une vade-ne. Je crois qu'elle le fait par principe, maintenant, franchement, m?me plus parce qu'elle a envie d'?tre ailleurs. 

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 On dirait qu'elle veut ?tre ici, prcisment. 

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 Je ne comprends vraiment pas ce que votre paillasson a de si spcial. 

    ,       .

Ben a baiss les yeux vers Biscuit, qui l'a regard ? son tour avec l'assurance totale et tranquille d'un animal qui sait exactement ? quel point il est charmant.  Je lui ai donn du poulet une fois. Je soup?onne que toute la relation, de son c?t, se rsume ? ?a. 

    ,         ,   ,  ,   .       . ,          .

 ?a expliquerait beaucoup de choses. 

   .

Claire s'est excuse ? nouveau, a emmen Biscuit en bas, et Ben a raisonnablement suppos que l'histoire s'arr?tait l?  une anecdote un peu dr?le sur un chien errant qui, en fin de compte, n'tait pas errant du tout, ? ranger pour la prochaine fois qu'on lui demanderait comment s'tait passe sa semaine.

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L'histoire ne s'est pas arr?te l?. Biscuit a rapparu quatre jours plus tard, ayant apparemment triomph d'une troisi?me tentative de loquet, et cette fois, au lieu d'afficher une nouvelle annonce, Ben a envoy un message au numro laiss par Claire :  Elle est encore l?. Je crois qu'il nous faut un meilleur syst?me que ce loquet. 

    .      ,         ,     ,     ,   ,  :   . ,     .

Claire est monte en bas de pyjama et un manteau jet par-dessus, les cheveux ramasss ? la h?te en chignon, s'excusant avant m?me d'avoir atteint le haut des escaliers.  Je suis vraiment dsole, je dormais, je n'ai m?me pas ralis qu'elle tait partie avant... 

        ,     ,        .  ,  ,   ,   , ...

 C'est vraiment pas grave. J'ai commenc ? garder des friandises dans le placard du couloir, spcialement pour ?a. 

    .            .

Claire s'est arr?te au milieu de sa phrase et l'a regard.  Vous gardez des friandises pour chien. Pour ma chienne. Que vous n'avez pas demande. 

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 J'ai paniqu la deuxi?me fois qu'elle est apparue, et je ne savais pas quoi faire d'elle. ?a me semblait impoli de n'avoir vraiment rien. 

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 C'est peut-?tre la raction la plus polie ? une invasion canine que j'aie jamais entendue. 

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Ils ont fini par parler dans le couloir pendant vingt minutes, Biscuit assise entre eux avec l'air satisfait d'une entremetteuse ayant russi ? rapprocher deux personnes et attendant dsormais qu'on la remercie. Claire avait emmnag dans l'immeuble pour un nouveau poste dans une agence de design du centre-ville, ne connaissait encore personne dans la ville, et a admis, un peu g?ne, que les fugues de Biscuit taient devenues, par accident, sa seule interaction sociale rguli?re depuis trois semaines.

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 C'est un peu dprimant de devoir ?a ? sa propre chienne , a dit Ben.

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 Je sais. Ne rendez pas les choses encore plus bizarres en le faisant remarquer. 

   .     ,    .

Apr?s ?a, l'arrangement s'est plus ou moins mis en place tout seul. Claire a rpar le loquet une quatri?me fois, correctement cette fois, avec une querre achete en quincaillerie qui tenait vraiment, mais ? ce moment-l?, Biscuit avait apparemment dcid que le paillasson du quatri?me tage faisait partie de son territoire, que la fen?tre la laisse sortir ou non, et s'asseyait devant la porte de Ben les week-ends matin, qu'elle se soit chappe ou qu'on l'y ait simplement mene expr?s  ce que Ben soup?onnait de plus en plus Claire de faire dlibrment, sans jamais l'admettre.

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 Elle voulait juste dire bonjour , disait Claire ? chaque fois, arrivant cinq minutes apr?s la chienne, caf ? la main, comme si c'tait une co?ncidence plut?t qu'une habitude installe depuis six semaines.

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Le temps que l'automne devienne franchement froid, c'tait devenu une part banale de la semaine de Ben  le samedi matin, un coup ou une griffure ? la porte, Biscuit trottinant ? l'intrieur comme si c'tait chez elle, Claire juste derri?re avec deux cafs, parce qu'elle avait commenc ? supposer, ? juste titre, qu'il en voudrait un. Ils ne parlaient de rien de particulier, la plupart du temps : son patron impossible ? elle, ses tentatives ? lui d'apprendre la guitare, arr?tes quelque part vers la troisi?me semaine, les thories de plus en plus labores de Biscuit, selon Claire, sur les humains de l'immeuble qu'on pouvait entra?ner ? fournir du poulet.

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 Tu te rends compte , a dit Ben un samedi, en regardant Biscuit s'endormir sur leurs deux pieds ? la fois, une patte sur chacun,  qu'elle a maintenant deux appartements. 

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 Je sais. Je m'y suis fait. 

  .  .

 ?a fait de nous quoi, alors  des coparents ? 

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 Arr?te , a dit Claire en riant dans son caf.  Ne rends pas les choses encore plus bizarres qu'elles ne le sont dj?. 

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Mais elle ne l'a pas corrig non plus, et Biscuit, totalement indiffrente ? la question de savoir comment appeler tout ?a, a continu ? dormir sur leurs deux pieds, comme si elle connaissait la rponse depuis des semaines dj?.

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JOUR 6

   

Une table pour un



J'ai rserv ce voyage comme on fait les choses qui nous font peur  vite, tard le soir, avant de pouvoir m'en dissuader moi-m?me.

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Onze mois s'taient couls depuis que le divorce avait t prononc, et presque deux ans depuis que Rachel et moi avions cess d'?tre maris dans un sens qui voulait vraiment dire quelque chose. Pendant tout ce temps, j'tais devenu extr?mement dou pour rester occup  le travail, les enfants de mon fr?re, un abonnement ? la salle de sport que j'utilisais avec une dtermination presque sinistre trois fois par semaine  et extr?mement mauvais pour rester seul dans une pi?ce sans rien ? faire, ce qui, je l'ai compris vers le neuvi?me mois, tait en ralit l'essentiel du probl?me.

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J'ai donc rserv une semaine dans une petite ville de la c?te portugaise, un endroit appel Ericeira, choisi surtout parce que les photos avaient l'air calmes et parce que personne de ma connaissance n'y tait jamais all, ce qui, ? l'poque, me semblait une qualit importante pour des vacances.

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La chambre, ? mon arrive, avait exactement ce que promettait l'annonce : un petit balcon, des murs blancs, et une vue sur l'Atlantique qui a rendu, en quelque quatre secondes, tout le vol, l'escale et le chauffeur de taxi qui ne parlait presque pas anglais  alors que moi je ne parlais presque pas portugais  parfaitement dignes d'avoir t vcus.

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Je suis rest longtemps sur ce balcon le premier soir, puis je suis descendu chercher ? d?ner, et c'est l? que le voyage est vraiment devenu difficile.

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Il s'est avr que je n'avais pas mang seul dans un restaurant depuis plus de vingt ans. Avec Rachel, nous n'avions jamais vraiment t spars assez longtemps pour que la question se pose, et avant elle, il y avait eu l'universit, et avant encore, la table de mes parents. Je me suis arr?t devant un petit tablissement dont les tables dbordaient sur les pavs, avec des menus en portugais et en anglais, et j'ai ressenti une vague de panique franchement absurde ? la simple ide de demander une table pour une personne.

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Je l'ai fait quand m?me. Le serveur, un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de vingt ans, n'a pas bronch, il a juste dit :  Une table pour une personne, bien s?r, par ici , du ton de quelqu'un qui a install mille clients solitaires et n'y a jamais rien trouv de remarquable  ce qui m'a aid plus qu'il ne pouvait probablement l'imaginer.

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J'ai command des sardines grilles parce que le couple ? la table voisine en mangeait et que ?a avait l'air bon, et j'ai pass le plus clair du repas ? faire ce que tout le monde doit faire, j'imagine, quand on est seul ? une table dans un pays tranger : observer les autres, couter d'une oreille des conversations dans une langue que je ne parlais pas, me sentant ? la fois extr?mement visible et compl?tement invisible.

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D?s le troisi?me jour, quelque chose s'tait un peu dtendu en moi. J'avais trouv une boulangerie qui faisait, selon mon avis sinc?rement document, une meilleure tarte ? la cr?me que les cl?bres p?tisseries de Lisbonne, et la femme derri?re le comptoir avait commenc ? me reconna?tre, m'accueillant chaque matin d'un petit signe de t?te qui ressemblait, absurdement, ? une vraie russite. J'avais compris quelle plage tait pour les surfeurs et laquelle tait pour les gens qui voulaient juste s'asseoir, et j'avais fermement choisi la seconde, passant des matines enti?res avec un livre que je ne lisais pas vraiment, ? regarder l'Atlantique faire son norme travail indiffrent.

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Le cinqui?me jour, la propritaire de l'h?tel, une femme du nom de Teresa qui tenait l'tablissement avec son mari et une grande efficacit tranquille, a mentionn au petit-djeuner qu'un bateau sortait cet apr?s-midi-l?  pas une croisi?re touristique, juste un p?cheur du coin, un certain Duarte, qui emmenait parfois quelques clients quand le temps tait bon, plus par plaisir de compagnie que par affaire.

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J'ai failli dire non. Dire oui ? des choses tout seul restait, ? ce stade, une comptence que j'tais en train d'apprendre plut?t qu'une chose que je possdais dj?.

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Nous tions finalement quatre sur le bateau : moi, un couple de retraits nerlandais, Hans et Marieke, qui venaient ? Ericeira chaque mois de septembre depuis onze ans, et une femme prnomme Petra, qui voyageait seule comme moi, professeure de chimie dans un lyce de Vienne, et qui nous a racont, dans les dix premi?res minutes, qu'elle s'tait mise ? voyager seule prcisment parce que ses amies annulaient sans cesse les voyages en groupe et qu'elle en avait eu assez d'attendre que tous les emplois du temps s'accordent.

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 Les gens trouvent ?a triste , a-t-elle dit, tandis que Duarte nous faisait passer le mur du port,  de voyager seule. Moi je pense que c'est la seule fa?on dont je vois vraiment quelque chose. En groupe, on ngocie tout le temps. Seule, on va juste regarder ce qu'on a envie de regarder. 

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 Je suis encore en train de me convaincre d'?tre d'accord avec vous , ai-je dit, et elle a ri, et Hans, ? l'arri?re du bateau, a dit quelque chose en nerlandais ? Marieke qui l'a fait rire aussi, et pendant un moment, personne n'a expliqu la blague, et personne n'en avait besoin.

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Nous n'avons pas attrap grand-chose  Duarte semblait plus intress ? nous montrer un morceau de c?te perc de grottes marines dans des falaises orange qu'? p?cher vraiment  mais quelque part apr?s le second promontoire, le moteur s'est arr?t et nous avons driv un moment dans une eau si claire que je voyais l'ombre du bateau sur le sable, loin en dessous, et personne n'a rien dit pendant longtemps, et ?'a t, sans exagration, une des demi-heures les plus silencieuses et les plus pleines que j'aie vcues depuis environ deux ans.

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Ce soir-l?, de retour ? terre, nous nous sommes retrouvs tous les quatre presque par hasard dans le m?me restaurant  Hans et Marieke l'avaient propos, et Petra et moi avions chacun, de notre c?t, prvu d'y aller de toute fa?on  et ce qui avait commenc comme une sortie en bateau s'est transform en vrai d?ner, quatre chaises rapproches autour d'une table prvue pour deux, des assiettes qui circulaient, le nom de Duarte revenant encore deux fois avec cette tendresse qu'on dveloppe pour quelqu'un apr?s trois heures sur son bateau.

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? un moment, Marieke a demand, avec cette franchise directe que j'apprenais peu ? peu ? reconna?tre chez elle, pourquoi je voyageais seul, et je me suis surpris ? raconter ? trois personnes que je connaissais depuis six heures quelque chose que je n'avais jamais vraiment dit ? voix haute ? des gens que je connaissais depuis des annes : qu'apr?s le divorce, j'avais eu si peur de ce que ?a ferait de m'asseoir seul dans un restaurant que j'avais pass onze mois ? viter de le dcouvrir, et qu'au bout de quatre jours ? le faire vraiment, il s'est avr que ?a ne faisait presque rien du tout. Juste un d?ner. Juste une personne, en train de manger.

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