? travers les hommes, ? vous-m?me
Uliana Sunny


Je veux crire la vrit sur moi-m?me, cette vrit m?me que j'ai porte en moi pendant si longtemps, craignant qu'elle ne soit d'une certaine mani?re de trop..

Au fil des pages de ce livre viendront se dposer mes expriences, mes souvenirs et mes sentiments. J'crirai sur les dcisions dont je suis fi?re, comme on est fier d'un enfant difficilement mis au monde. Et sur les actes dont j'ai encore honte, ceux qui ont laiss des cicatrices sur ma mmoire et m'apportent toujours de mauvais r?ves.

Vous dcouvrirez une fille de village qui, chaque soir, faisait un vCu ? une toile et lui demandait un autre destin. Vous verrez une femme qui a vol en mille clats, mais s'est rassemble morceau par morceau, devenant plus forte ? chaque fois. Vous contemplerez le parcours d'une personne qui a err dans des pi?ces sombres jusqu'? ce qu'elle apprenne ? entendre sa propre voix..





Uliana Sunny

? travers les hommes, ? vous-m?me



? travers les hommes, ? vous-m?me



Contents

Livres

Nous nous sommes maris

Je suis redevenue une femme enti?re

Ce qui tait rellement ma force




Vrit


Je veux crire la vrit sur moi-m?me, cette vrit m?me que j'ai porte en moi pendant si longtemps, craignant qu'elle ne soit d'une certaine mani?re de trop

Au fil des pages de ce livre viendront se dposer mes expriences, mes souvenirs et mes sentiments. J'crirai sur les dcisions dont je suis fi?re, comme on est fier d'un enfant difficilement mis au monde. Et sur les actes dont j'ai encore honte, ceux qui ont laiss des cicatrices sur ma mmoire et m'apportent toujours de mauvais r?ves.

Vous dcouvrirez une fille de village qui, chaque soir, faisait un vCu ? une toile et lui demandait un autre destin. Vous verrez une femme qui a vol en mille clats, mais s'est rassemble morceau par morceau, devenant plus forte ? chaque fois. Vous contemplerez le parcours d'une personne qui a err dans des pi?ces sombres jusqu'? ce qu'elle apprenne ? entendre sa propre voix.

Je sais que la mmoire est menteuse. Elle invente des dtails, confond l'ordre des vnements et peint le pass sous les teintes qui nous arrangent. Mais je laisserai ce jeu derri?re moi. Je prserverai ce qui compte le plus : le go?t sal des motions que j'ai traverses et les cals laisss sur mon cCur par les le?ons qui comptaient.

J'cris ceci pour moi, et pour la femme qui se tient peut-?tre en ce moment au bord de son propre ab?me, cherchant la main de quelqu'un. Peut-?tre se reconna?tra-t-elle dans ma confession. Peut-?tre trouvera-t-elle la rponse m?me qu'elle cherchait dans l'obscurit.

Et si, au dtour de ces lignes, vous rencontrez soudain votre propre reflet, j'en serai heureuse. Si vous y trouvez une rponse, alors j'aurai accompli mon dessein. Et si ce n'est pas le cas, que ce livre devienne simplement pour vous l'exprience d'une autre. Le tmoignage que m?me la route la plus sinueuse n'est pas sans fin. Que tout commence par un choix. Par ce moment prcis o? vous dcidez non pas de souffrir, mais d'agir. Par la dcision de ne pas attendre que la douleur passe, mais de vous choisir vous-m?me. De choisir de vivre et de continuer ? avancer, m?me lorsque la route demeure invisible.

Voici ma vritable histoire. La fiert de ce que j'ai accompli et la douleur de ce que j'ai endur. Paragraphe par paragraphe.

Je commence




Une fille du village


Imaginez une capitale mondiale. Londres. Tokyo. New York. Paris. Pkin. New Delhi. Des villes o? les gens se dp?chent d'aller travailler dans des costumes co?teux, o? les gratte-ciel refl?tent le soleil, o? les restaurants sont remplis de personnes qui discutent d'affaires, de voyages, d'investissements et de projets d'avenir. Imaginez maintenant un endroit situ ? environ mille cinq cents kilom?tres au sud d'une telle capitale. Un village. C'est l? que je suis ne. L? o? l'enfant n'a pratiquement aucune opportunit. Je suis ne dans la famille d'un simple chauffeur et d'une comptable. Notre maison tait une petite bicoque ancienne en argile, b?tie avec des roseaux. Les toilettes taient dehors. Nous portions l'eau dans des seaux depuis une pompe. Maman et Papa vivaient pratiquement au travail. Ils ne travaillaient pas pour voyager, pour mener une belle vie ou pour faire de gros achats. Ils travaillaient pour nous nourrir, mon fr?re et moi. Pour que nous ayons ? manger. Pour que nous puissions aller ? l'cole. Pour qu'un jour, notre famille ait une vraie maison en briques. Pendant que mes parents taient au travail, je suis devenue la ma?tresse de maison. J'tais une enfant, mais j'ai cess tr?s t?t de me sentir simplement comme une enfant. Une fillette cense jouer, se promener et attendre ses parents. Je faisais le mnage, j'aidais ? la maison et je m'occupais du foyer. C'tait tellement naturel pour moi que je ne me demandais m?me pas pourquoi les choses se passaient ainsi. Sans doute parce qu'il n'y avait pas d'autre option dans notre vie. C'taient les annes quatre-vingt-dix. La crise, la pauvret, le manque de travail normal, l'incertitude. C'tait une poque difficile pour beaucoup de familles. Pour la n?tre aussi. Mes parents ont essay pendant des annes d'chapper ? cette vie. Mais il n'y avait jamais assez d'argent. Pendant toute notre enfance, ils ont russi ? conomiser presque uniquement pour la construction d'une maison en briques. Brique par brique. Anne apr?s anne. Et tout ce qu'ils parvenaient ? gagner y passait. Il n'y avait donc pratiquement jamais d'argent pour nous, les enfants. Pas de v?tements chers. Pas d'ordinateur. Pas de tlphones. Pas de sucreries. Aucune possibilit d'acheter tout ce dont nous avions envie. Parfois, nous manquions des choses les plus ordinaires que les autres enfants considraient comme acquises. Mais ? l'poque, je ne comprenais pas cela. Je vivais, tout simplement. Et j'ai compris une chose tr?s t?t : quand on n'a pas d'argent, la seule chose que personne ne peut vous enlever, c'est le savoir. Alors j'ai tudi ? l'cole avec une persvrance incroyable. J'en tais certaine : l'ducation tait mon seul billet pour une vie diffrente. Je ne ratais pas un seul cours. Je faisais de gros efforts. Mais en m?me temps, je ne me considrais pas comme intelligente ? l'cole. Au contraire. Mes amies n'avaient que d'excellentes notes. J'tais la plus  b?te  d'entre elles, du moins, c'est ce qu'il me semblait. J'avais deux notes moyennes. Deux seulement. Mais ? c?t de filles qui avaient pratiquement les meilleures notes partout, j'avais l'impression d'?tre tr?s en retard. Ce n'est que bien plus tard que j'ai ralis ? quel point cet entourage avait t un immense cadeau pour moi. Je les regardais et je me disais :  Si elles en sont capables, alors je le dois aussi.  J'essayais de suivre le rythme. C'est l? que j'ai compris pour la premi?re fois ? quel point les gens qui nous entourent nous fa?onnent. Parfois, on n'a pas besoin de quelqu'un qui vous rp?te constamment :  Tu peux le faire.  Parfois, il suffit simplement de voir quelqu'un qui a dj? russi. Et on a honte d'abandonner.




Le Vilain Petit Canard


? l'cole, je me trouvais laide. Un jour, j'en ai parl ? ma m?re. Elle m'a regarde et m'a dit :  Pour l'instant, tu es un vilain petit canard. Mais bient?t, tu te transformeras en un magnifique cygne.  ? l'poque, je ne la croyais pas. Pas du tout. J'tais tr?s mince, avec de longs cheveux noirs et des sourcils pais et broussailleux. Je n'avais aucun trait marquant ou mmorable sur le visage. Un visage ordinaire, une apparence asiatique, la peau mate. Mais je voulais ?tre diffrente. Je voulais ?tre slave. Il me semblait que c'tait ? cela que ressemblait la vraie beaut. Aujourd'hui, je repense ? cette petite fille et je souris. Comme nous sommes parfois cruels envers nous-m?mes. Combien d'annes pouvons-nous passer ? nous regarder ? travers les crit?res des autres, sans remarquer notre propre beaut. ? cette poque, j'ignorais que la beaut ne rpondait pas ? un mod?le unique. La beaut prend diffrentes formes. Et, peut-?tre, qu'il n'y a pas de gens laids. Il y a des gens qui n'ont pas encore appris ? se voir. J'tais l'une d'entre eux.




L'universit


? dix-sept ans, j'ai obtenu mon dipl?me. Deux B, et que des A pour le reste. Et je suis partie tudier dans le chef-lieu rgional. Je suis entre dans une universit d'tat pour devenir professeure de mathmatiques et d'informatique. J'avais dix-sept ans. J'ai quitt le village pour la ville, pour ainsi dire toute seule. Mes parents pouvaient rarement me donner de l'argent. Ma grand-m?re m'aidait. Quand elle touchait sa retraite, elle mettait de c?t une petite somme pour mes dpenses. Et c'tait tout. Il n'y avait presque aucune autre aide. Mon fr?re tudiait lui aussi ? l'universit, la m?me que moi. Mon grand-p?re l'aidait parfois. Il habitait chez lui parce que l'appartement de mon grand-p?re n'tait pas loin de l'universit. Moi, en revanche, je devais surtout compter sur moi-m?me. Et c'est alors que j'ai compris une autre chose : si l'argent manque, il faut en gagner autrement. Je me suis donc efforce de bien travailler pour obtenir deux bourses d'tudes. Je devais littralement gagner le droit de poursuivre mes tudes. Ce n'tait toujours pas suffisant. Mais j'ai continu. Les tudes. Les petits boulots. Faire des conomies. Et encore les tudes. L't, je travaillais ? l'usine, dans une picerie. C'tait peu d'argent. Mais c'tait le mien. En parall?le, j'aidais mes parents avec leur premi?re petite entreprise. ? un moment donn, papa et maman ont quitt leur travail et ont dcid d'essayer de se mettre ? leur compte. Papa a achet une voiture rouge bon march. Plusieurs bidons de lait. Une crmeuse, pour transformer le lait et la cr?me, pour faire du fromage blanc. Notre famille possdait un peu de btail, il tait pratiquement impossible de survivre au village sans cela. Mais cela ne suffisait pas. Alors mes parents achetaient du lait aux voisins, ? la ferme, ? des gens ordinaires. Et ils ont commenc ? vendre des produits laitiers dans les cours d'immeubles du centre-ville. Tout cela a l'air presque romantique aujourd'hui. Mais ? l'poque, ce n'tait pas du romantisme. C'tait une lutte. On parlait de centimes. Et ces centimes suffisaient pour la nourriture. Parfois, pour des v?tements. Et ils conomisaient pour construire la maison. C'est tout. Rien d'autre de c?t. Pas de grands projets. Juste un jour de plus.




Premier amour


La premi?re anne d'universit s'est acheve. Je suis passe en deuxi?me anne. J'avais dix-huit ans. Et un jour, avec mon amie, nous sommes alles dans un bar rput du coin qui s'appelait le  Prado . ? cette poque, je ne pensais pas du tout aux gar?ons. Pas m?me un peu. J'avais d'autres projets. tudier. Et tudier encore. J'aimais la musique et la danse (? l'cole, j'allais ? la chorale et aux cours de danse). La musique s'est termine, le morceau suivant a commenc, et je me suis loigne du groupe de filles pour me diriger vers la sortie, juste pour prendre l'air. Et c'est l? que je l'ai rencontr. Mon premier petit ami. L'homme avec qui j'allais passer les cinq annes suivantes. J'ignorais alors que je rencontrais mon premier amour. Et savez-vous ce qu'est le premier amour ? C'est lorsqu'une personne s'int?gre si vite ? votre vie que vous ne comprenez plus o? elle s'arr?te et o? vous commencez. Il tait beau, bien lev, intressant. Il travaillait comme capitaine au long cours et partait souvent en mer. Et cela ressemblait presque ? une vie de cinma pour moi, ? cette poque. Il n'avait que deux ans de plus que moi. J'avais dix-huit ans. Il en avait vingt. Il avait eu beaucoup de petites amies avant moi. Je n'avais jamais eu de petit ami. Il a t mon premier en tout. Et il savait charmer. Tr?s bien. Il prenait soin de moi. M'aidait financi?rement. Me soutenait moralement. tait l? pour moi. Et je l'aimais comme, peut-?tre, seule peut aimer une personne qui ouvre vritablement son cCur ? quelqu'un pour la premi?re fois. Je lui tais fid?le. M?me lorsqu'il partait en mer. M?me quand nous tions loin l'un de l'autre. Je l'attendais. ? l'poque, il me semblait que c'tait cela, l'amour. Que cette personne deviendrait sans aucun doute mon mari. Que c'tait mon destin. Je ne savais pas encore que le destin commence parfois par nous donner une personne que nous aimons de tout notre cCur, pour ensuite nous la reprendre afin de nous faire rencontrer nous-m?mes.




Cinq coups


Le temps a pass. J'ai termin l'universit. J'ai obtenu mon dipl?me de professeur de mathmatiques et d'informatique. Je suis entre en deuxi?me cycle. J'y avais dj? tudi pendant un an. Et puis, il s'est produit dans ma vie quelque chose dont je me souviens encore comme de l'une des priodes les plus terribles. Pas un seul drame. Plusieurs ? la fois. L'un apr?s l'autre.

Premi?rement. Ma m?re est tombe malade. Une tumeur au cerveau. La maladie a progress rapidement. Elle a perdu la mmoire. Perdu la sant. Elle est progressivement devenue pratiquement dpendante. Je regardais ma m?re et je ne comprenais m?me pas comment une telle chose pouvait arriver. Hier encore, c'tait une personne qui travaillait, prenait soin de tout le monde, assurait la cohsion de la famille. Et ? prsent, sa sant s'vanouissait sous nos yeux. Beaucoup de travail. Le stress. La pauvret. Des annes de tension permanente. Tout cela, semblait-il, avait fini par la rattraper.

Deuxi?mement. Ma grand-m?re est morte. Cette grand-m?re m?me qui m'aidait. Elle est morte dans mes bras et dans les bras de mon oncle. Je me souviens encore de ce moment. Je me souviens de l'cume sortant de sa bouche. Je me souviens de la peur. Je me souviens du sentiment d'impuissance absolue. Je l'aimais beaucoup. Et ? ce moment-l?, j'ai perdu une personne qui avait t l'un de mes piliers pendant de nombreuses annes.

Troisi?mement. Mon fr?re tait loin. Apr?s l'universit, il a fait son service militaire. Beaucoup de gar?ons passaient par l?. Et il devait lui aussi accomplir son devoir. Mais pour moi, cela signifiait une chose : il n'tait pas ? mes c?ts.

Quatri?mement. Papa est parti travailler dans une autre ville. La vente de lait ne rapportait plus les m?mes revenus. De plus en plus de magasins sont apparus, vendant du lait moins cher, m?me s'il n'tait pas de la meilleure qualit. La petite entreprise familiale a commenc ? pricliter. Et mon p?re est de nouveau parti chercher du travail.

Cinqui?mement. Et c'est alors que s'est produite la chose la plus douloureuse. Mon premier amour m'a trahie. Il m'a trompe. J'ai vu un message d'une autre fille. Je me souviens de ce moment. Et le plus terrible, c'est qu'il savait ce que je traversais. Il tait au courant de la maladie de Maman. Savait pour la mort de Grand-m?re. Savait que Papa tait loin. Savait que mon fr?re tait ? l'arme. Il savait tout. Et moi, pendant ma troisi?me anne, je l'avais attendu autrefois pendant toute une anne alors qu'il tait ? l'arme. Je lui tais reste fid?le. Et maintenant, en cet instant m?me, il me trahissait. Il a demand pardon, s'est excus longuement, s'est mis ? genoux, mais je n'ai pas pu lui pardonner. Il est  mort  ? mes yeux. Et puis il est reparti pour une autre traverse.

Et je me suis retrouve seule face ? mes coups du sort. Je me tenais sur les ruines de ma vie. Et je mourais intrieurement. Dire que j'ai vcu un stress extr?me est bien en de?? de la vrit. Avant cela, je pensais avoir dj? vu beaucoup de choses dans la vie. La maladie des proches. Les querelles et les bagarres de mes parents. Leur presque-divorce. La trahison  d'amis . Ma propre bagarre contre cinq filles ? l'cole, apr?s laquelle j'avais du sang pratiquement sur tout le corps. L'absence de tout ce dont voudrait un enfant normal. Maintenant, on pourrait qualifier tout cela de broutilles. Mais pour un enfant, ce ne sont pas des broutilles. Pourtant, tout cela, compar ? ce qui est arriv alors, semblait vritablement n'?tre que broutilles. Parce que cinq coups sont arrivs presque simultanment. Et ils ont failli me tuer. Mais seulement failli. Parce qu'il ne me restait plus rien d'autre ? faire que de rassembler toutes mes forces et d'agir.




Le sauvetage


D'abord, Maman. J'ai dcid que je la sauverais. Je ne savais pas comment. Je ne savais pas o? je trouverais l'argent. Je ne savais pas qui m'aiderait. Mais je devais faire quelque chose. Avec d'immenses difficults, j'ai russi ? arracher un quota pour une opration dans un institut de recherche de la capitale avec le meilleur neurochirurgien. Je suis alle au dpartement de la sant. L?-bas, ils m'ont montr tout un bureau croulant sous des feuilles empiles, o? chacun attendait son tour pour l'opration. J'ai tout compris, mais je n'avais d'autre choix que de mendier. De pleurer. De demander de l'aide. J'ai rassembl les documents. Et j'ai demand encore. Notre quota pour l'opration a t accord. L'argent pour les autres dpenses de Maman a t runi non sans l'aide des gens. Des proches. Des voisins. Des connaissances. Tout le monde a aid de toutes les mani?res possibles. Et l'opration a enfin eu lieu. Maman a t opre. Progressivement, au fil de six mois, elle est revenue ? l'tat d'une personne en bonne sant. Pas immdiatement. Pas facilement. Mais elle est revenue. Bien s?r, il y a eu des squelles de l'opration ; une art?re dans son cerveau a t endommage, et elle a perdu la vue dans un champ visuel. Mais elle est vivante, elle a survcu. Et c'tait quelque chose avec lequel elle pouvait vivre. Et c'est alors que, pour la premi?re fois, j'ai senti tr?s clairement : parfois, une personne n'a pas ? ?tre forte toute seule. Parfois, la force consiste ? admettre que l'on a besoin d'aide. Et ? permettre aux gens d'aider.

Grand-m?re. Nous avons enterr Grand-m?re. Avec les proches. Tout le village. Je l'aimais beaucoup. Que la terre lui soit lg?re.

Le p?re et le fr?re. Ensuite, P?re est revenu. Mon fr?re a termin son service et est revenu lui aussi. Ils sont revenus ? tour de r?le. Et ? chaque retour, je me sentais un peu plus lg?re.

Enfin, il y avait de nouveau des gens ? la maison. Maman tait vivante. P?re tait revenu. Fr?re tait revenu. Mais cela ne rsolvait pas le cinqui?me probl?me. Mon amour tait dtruit. Et j'ai alors pris la premi?re dcision vritablement importante pour moi-m?me. J'ai dcid de partir vivre ? la capitale. Chez ma tante, la sCur de ma m?re. Elle nous rendait rarement visite. Mais selon notre perception, elle tait presque une personne d'un autre monde. Elle venait de la capitale. Et la capitale, pour nous, tait quelque chose d'immense, de lointain et de presque inaccessible.




Deux dipl?mes et un billet pour la capitale


? cette poque, je terminais mon master. J'crivais mon mmoire. Je passais les examens d'tat. ? cette poque, je cumulais simultanment deux emplois tout en poursuivant mon master. ? l'universit, en tant que spcialiste principale au sein du dpartement scientifique, charge de cours d'analyse mathmatique pour les tudiants de premi?re anne. Et le vendredi, j'allais dans un internat pour enfants en situation de handicap, pour leur enseigner les mathmatiques. J'ai termin mon master avec succ?s ; gr?ce ? mon travail acharn, j'ai russi ? passer mes examens d'tat avec les meilleures notes et ? soutenir brillamment mon mmoire. Puis j'ai dmissionn de tous mes emplois et j'ai immdiatement achet un billet d'avion pour la capitale. Ce soir-l?, il y a eu beaucoup de larmes dans ma maison. J'ai annonc ? mes parents que je partais. Maman tait dj? rentre ? la maison ? ce moment-l? et se sentait bien. Mon fr?re avait trouv un bon travail et venait tout juste de se marier. Sa femme, enceinte, s'tait installe chez nous. Quant ? moi, j'ai emprunt un peu d'argent ? mes parents, qui ont vendu deux vaches pour me procurer quelques fonds, puis j'ai fait ma valise. J'ai pris mes deux dipl?mes et je me suis envole pour conqurir la capitale. Seule. C'tait l?, au fond, tout ce que j'avais. Deux dipl?mes. Une petite valise. Et un dsir immense de changer de vie. Je pensais que le pire tait derri?re moi. Comme je me trompais... Le pire ne faisait que commencer...




La capitale que je n'ai jamais vue


Je suis arrive dans la capitale avec mes deux dipl?mes, ma petite valise et la certitude que ma vie allait dsormais changer ? coup s?r. J'ai tout de suite voulu travailler dans une universit. Il me semblait logique de poursuivre une carri?re universitaire : mathmatiques, informatique, enseignement et science. J'avais tudi pendant tant d'annes prcisment pour cela. Mais la capitale m'a vite expliqu une chose toute simple : ici, personne ne se souciait de ce dont vous aviez r?v. Il fallait commencer ? l'endroit qu'on vous donnait. Et on m'a donn une cole. Une cole de quartier, ? la priphrie de la ville, l? o? vivait ma tante. Je me souviens de ma premi?re impression. Je venais d'un petit village o? tout le monde se connaissait, o? les enfants pouvaient saluer leur professeur dans la rue et o? les adultes savaient de quelle famille chaque enfant tait issu. Ici, c'tait diffrent. Les enfants de la capitale taient agressifs et arrogants. Certains d'entre eux, en classe de cinqui?me, connaissaient mieux les gros mots que la table de multiplication. J'y tais venue en tant que professeure de mathmatiques et d'informatique. Mais j'ai tr?s vite compris qu'on ne me laisserait pas ?tre simplement enseignante. Je devais ?tre tout ? la fois. Une enseignante. Une psychologue. Une assistante sociale. Une professeure principale pour plusieurs classes. Parfois, une m?re. Parfois, quelqu'un qui devait simplement couter un enfant. J'arrivais ? l'cole une heure avant le dbut des cours. Et parfois, je repartais ? dix heures du soir. J'occupais deux postes ? temps plein. J'achetais des bonbons pour les enfants avec mon salaire, pour essayer d'tablir un semblant de contact. Parfois, ils prenaient les bonbons et se montraient quand m?me ingrats. Il y avait des enfants issus de familles dfavorises. Oui, de telles familles existent aussi dans la capitale. Je me mettais en col?re. Je pleurais. J'tais fatigue. Je rentrais ? la maison. Et le matin, j'y retournais. C'tait comme un cauchemar dont il tait impossible de se rveiller. Et le plus terrible, c'est que je voyais ? peine la ville. J'tais venue pour conqurir la capitale. Mais je ne connaissais que l'itinraire : maison, cole, cole, maison. Pas de promenades, pas de th?tres ni de muses, pas de restaurants, pas de belles rues, aucune vie urbaine d'aucune sorte. J'tais tellement occupe ? survivre que je n'avais m?me pas le temps de comprendre exactement o? je vivais. Mais l'cole n'tait que la moiti du probl?me. L'autre moiti m'attendait ? la maison.




La tante


Ma tante, la sCur de ma m?re, s'est avre ?tre une personne tr?s difficile. Capricieuse. Exigeante. Maniaque du contr?le. Elle avait ses propres r?gles, ses propres croyances et une quantit colossale de reproches ? mon gard. Ceci n'tait pas bien fait. Cela n'allait pas. Tu ne peux pas aller l?-bas. Ne frquente pas ces gens. Ne va nulle part. Seulement l'appartement et l'cole. Tout l'argent que je gagnais allait ? la nourriture, ? l'appartement et ? ses dpenses ? elle. Parfois, je parvenais ? m'acheter quelques v?tements. Et c'tait tout. En m?me temps, je la comprenais. Elle-m?me venait d'un village. Elle s'tait autrefois arrache pour aller ? la capitale, elle aussi. S'tait marie. Puis son mari tait mort jeune. Elle avait t handicape toute sa vie et ne travaillait pas, vivant d'une pension d'invalidit. Peut-?tre que sa vie n'avait pas non plus t facile du tout. Quand je suis arrive, sa vie est devenue un peu plus douce. Mais en m?me temps, elle s'est mise ? me contr?ler de fa?on encore plus troite. Au bout de huit mois, elle m'a dit :  Choisis. Soit tu vis comme ?a et je te l?gue mon appartement, soit tu retournes au village et tu te retrouveras sans rien. Et ne reviens pas.  Elle me manipulait. Et je pleurais. Je voulais ?tre avec maman. Je ne voulais pas vivre sous un contr?le aussi total, voir chaque jour son insatisfaction et ses regards tranges. Je ne voulais pas vivre uniquement pour elle et attendre la manne tombe du ciel. J'tais dj? dans un tat motionnel difficile ; j'tais psychologiquement instable. Et sa pression constante. Elle me tuait encore plus de l'intrieur. Je voulais rentrer chez moi. J'ai vcu neuf mois avec elle. J'ai travaill ? l'cole pendant une anne scolaire. Et je suis rentre. Je n'avais pas vritablement vu la capitale. Du moins, pas la ville que j'avais imagine. Et j'ai alors dcid que, peut-?tre, la capitale n'tait tout simplement pas faite pour moi. Je pensais que des gens particuliers y vivaient. Des gens forts. Durs. S?rs d'eux. Et moi, peut-?tre, j'tais trop faible. Je pensais :  Je ne ferai pas partie de ce monde.  J'avais tort. Mais ? l'poque, je ne le savais pas encore.




Le premier et dernier retour


Lorsque j'ai pris l'avion pour rentrer chez moi, j'ai littralement embrass le sol de mon village. Je me sentais si bien. Enfin, j'tais de nouveau vritablement ? la maison. J'ai rembours la dette de mes parents, j'ai aid mon fr?re avec de l'argent (un cadeau de mariage de ma part), et il m'en est m?me rest un petit peu. Alors j'ai dcid : c'est comme ?a. Je vais vivre pr?s de mes parents. J'ai immdiatement trouv un travail comme enseignante au lyce du district. Le travail tait bien plus calme. Le salaire tait moyen. Et je me suis dit :  Peut-?tre que je n'ai m?me pas besoin de cette capitale ?  J'tais pr?s de mes parents. Maman tait en vie et en bonne sant. Papa tait ? la maison. Mon fr?re tait revenu de l'arme, s'tait mari, et sa femme avait dj? donn naissance ? un enfant. J'avais un emploi. De quoi d'autre avais-je besoin ? Mais ? l'intrieur, un sentiment a commenc ? merger peu ? peu, que j'ai d'abord essay d'ignorer. J'ai commenc ? me dsintresser de ce genre de vie. Non pas en tant qu'?tre humain, mais en tant que la personne que j'tais, qui voulait davantage. J'avais fait des tudes. J'avais de l'exprience. Je savais que je pouvais faire plus. Mais chaque jour, la m?me chose se produisait. L'cole. La maison. Le village. Et encore l'cole. Au bout d'un moment, j'ai commenc ? me poser des questions.  Est-ce que tout s'arr?te l? ?   Est-ce que je veux vraiment vivre toute ma vie ici ?   Vais-je travailler dans une cole de village, toucher un petit salaire, vivre avec mes parents, mon fr?re, sa femme et leurs enfants ?   Vais-je passer toute ma vie au service de la famille en m'oubliant moi-m?me ?  Il n'y avait qu'une seule rponse. Non. Mais que faire ensuite, je ne le savais pas. J'avais dj? fait l'exprience de la trahison amoureuse. Le laisser partir avait t incroyablement difficile. J'en souffrais littralement physiquement. Je continuais ? me dtruire de l'intrieur par la solitude et les souvenirs. Mais avec le temps, la douleur a commenc ? s'apaiser. Une autre anne a pass. J'ai acquis de l'exprience comme enseignante au lyce. J'ai constitu un bon dossier professionnel. Et j'ai finalement compris : il me fallait aller de l'avant.




La premi?re  affaire 


Et puis j'ai dcid de lancer une entreprise. La premi?re de ma vie. J'ai contract un emprunt assez consquent. J'ai achet une voiture. J'ai achet un stand sur le march. Il me semblait avoir pens ? tout. Avec ma m?re, nous sommes alles acheter des v?tements. Elle m'a aide. J'ai embauch une vendeuse. Et les week-ends ainsi que les jours fris, je me tenais moi-m?me derri?re le comptoir. Je regardais mon stand et je pensais :  ?a y est. Maintenant, je suis entrepreneuse.  Mais les affaires n'ont pas dcoll. Pas du tout. Les v?tements ne convenaient pas. L'emplacement ne convenait pas. La client?le ne convenait pas. Les gens entraient. Admiraient. Regardaient. Demandaient le prix. Et repartaient. C'tait trop cher pour eux. Les gens avaient l'habitude d'acheter au prix le plus bas possible. Et moi, j'avais apport des marchandises qui co?taient deux ou trois fois plus cher que ce ? quoi ils taient habitus. J'ai tout compris au bout d'environ trois mois. Il a fallu fermer le stand. Je l'ai revendu pour la moiti de son prix. Et je me suis retrouve avec le crdit sur les bras. Fin de l't. J'tais assise et je pensais :  Bon, voil?. Cette fois, c'est s?r, plus rien ne marchera.  Je me traitais d'idiote. D'incapable. De rate. Je pensais avoir encore tout g?ch. Heureusement que je continuais ? travailler comme enseignante en parall?le. Sinon, je n'aurais tout simplement rien eu pour vivre. Mais c'est cet chec qui, contre toute attente, a fait quelque chose de tr?s important pour moi. Il m'a force ? m'arr?ter pour la premi?re fois et ? analyser ma propre vie. Je me suis demand :  Qu'est-ce que je veux ?  Pas mes parents. Pas mes proches. Pas la socit. Pas un homme. Pas l'cole. Moi. Qu'est-ce que *moi*, je veux ? Comment ai-je envie de vivre ? Est-ce la fin ? Ou puis-je recommencer ? zro ? Je me suis regarde et j'ai compris :  Je ne veux pas vivre ainsi.  Mais que faire ensuite ? Je l'ignorais. Mais j'ai dcid : faire au moins *quelque chose*.




Rseau social


Je me suis inscrite sur un rseau social tr?s connu. Pour moi, c'tait presque un vnement. Mon premier petit ami m'interdisait d'utiliser les rseaux sociaux. Pendant que mes amies passaient des heures en ligne, je ne pouvais m?me pas changer convenablement avec les gens l?-bas. Mais dsormais, j'tais libre. Et un jour, j'ai allum l'ordinateur, pas pour le travail, et j'ai ouvert le rseau social. Juste pour voir. Qu'est-ce qui s'y passait, au fond ? Qui menait quelle vie ? Qu'y avait-il d'intressant ? Et c'est l? que j'ai recommenc ? communiquer avec l'un de mes amis. Il venait de mon village, mais vivait dans la capitale. Il travaillait comme cadre dans une compagnie ptroli?re. Il a crit le premier. J'ai rpondu. Nous nous connaissions depuis longtemps, mais jusque-l?, nos vies s'taient droules en parall?le. ? prsent, elles se croisaient de mani?re inattendue. Il m'a demand comment j'allais. Je lui ai racont. L'chec de l'entreprise. Le travail. La vie. Et apr?s un certain temps, nous avons convenu que je prendrais l'avion pour le rejoindre. Il m'a propos d'habiter avec lui et de tenter ma chance une deuxi?me fois. Bien s?r, j'ai accept. ? l'poque, je ne comprenais pas encore ? quel point cette dcision allait changer ma vie. Mais je voulais tenter de retourner dans la capitale, pour m'y installer dfinitivement.




Deuxi?me conqu?te de la capitale


J'ai rapidement vendu ma voiture. Rembours une partie du pr?t. Je me suis inscrite sur un site de recherche d'emploi. Et en un jour ? peine, j'ai trouv un poste de professeur de mathmatiques dans une bonne cole de la capitale. Ce n'tait plus la banlieue. Et m?me s'il ne s'agissait pas du centre-ville, ce dont je n'osais m?me pas r?ver, c'tait pour moi un pas de gant en avant. Le salaire promis tait environ trois fois suprieur ? mon salaire prcdent. Je n'esprais pas de miracle. J'avais simplement dcid de faire une nouvelle tentative. Je suis monte dans un avion. J'ai atterri. Il m'a accueillie. Nous avons commenc ? vivre ensemble. En amis. Le week-end, nous pouvions sortir quelque part. En semaine, nous travaillions. Mais prtendre que c'tait facile pour moi serait mentir. C'tait tr?s difficile pour moi moralement et psychologiquement. Car il esprait une relation amoureuse. Et pas moi. C'tait un homme bien. Un bon travail. Un bon salaire. Un appartement. Une bonne ducation. De l'attention. Mais en moi, il n'y avait que du vide. Je savais dj? que l'amour ne s'invente pas. Je ne voulais pas profiter de lui. Mais je ne voulais pas non plus faire semblant, surtout avec quelqu'un qui avait grandi dans la m?me cour que moi. J'avais compris : il lui fallait une autre femme. Et ? cette poque-l?, je n'avais besoin de personne. J'avais besoin de survivre. J'avais besoin de m'accrocher ? la capitale. Avec mes mains. Mes pieds. Mes dents. Par tous les moyens. Je ne voulais pas revivre mon ancienne vie. Je ne voulais pas retourner au village. Je ne voulais pas redevenir dpendante des circonstances. Et je ne voulais absolument pas chercher un homme dans le seul but de me marier. Si c'tait ce que je voulais, j'aurais pu le faire chez moi. Mais ma voix intrieure ne faisait m?me pas la moindre allusion au mariage. Elle disait tout autre chose :  D'abord, deviens toi-m?me. 




Le milliardaire


Avant de m'envoler pour la capitale chez mon ami, j'avais fait la connaissance d'un homme tr?s riche. C'tait le premier milliardaire que je rencontrais. ? vrai dire, je ne l'ai appris que bien plus tard, par hasard, en lisant un jour des articles sur lui sur Internet. Nous nous tions rencontrs dans le bar le plus cl?bre d'une ville voisine. Il y tait venu en avion avec des amis pour une grande partie de p?che. Il y avait en effet de gros et dlicieux poissons dans ces parages, et c'est apparemment pour cette raison que la bande avait choisi cet endroit.

Ce soir-l?, nous avons simplement pass un bon moment. Il y avait mes amis, ses amis, beaucoup de conversations, des rires et de la bonne humeur. Il m'a souhait un joyeux anniversaire et, sans que je m'y attende, a pris en charge toutes les dpenses. Nous avons chang nos coordonnes. Le lendemain, il s'est envol pour la capitale. Et nous avons continu ? nous crire. Au bout d'un certain temps, il m'a invite. J'ai rpondu que je viendrais plus tard en avion. Et j'ai bien pris l'avion. Mais pas pour le rejoindre. Je suis alle chez mon ami d'enfance.

Mais. Il se trouva que, tout en vivant chez mon ami, je voyais parfois cet homme. C'tait un tranger, originaire d'Allemagne. Je savais un peu d'allemand gr?ce ? l'cole et ? l'universit, je lui parlais donc dans mon allemand assez hsitant. Parfois, il m'envoyait un chauffeur. J'arrivais dans l'un des h?tels les plus cl?bres de la capitale, je m'y prparais, apr?s quoi le chauffeur venait me chercher et me conduisait ? une soire prive. Nous passions du temps ensemble. Il m'offrait des cadeaux. D'abord ordinaires, puis de plus en plus co?teux. Un jour, il m'a propos un voyage en voiture ? travers l'Europe avec lui et ses amis. Cela semblait magnifique. Tr?s magnifique. Mais j'ai refus. Non pas parce que je n'aimais pas voyager. Et non pas parce que je ne comprenais pas ? quel point cette proposition tait inhabituelle. C'est simplement que j'ai dcouvert qu'il prenait parfois de la drogue. Et cela m'a suffi. Je ne voulais pas partir en voyage avec un homme aux c?ts de qui je pouvais me retrouver dans une situation que je ne contr?lerais pas. Quels que fussent l'argent, les possibilits et la beaut des lieux cachs derri?re cette proposition, pour moi, cela passait avant tout. Il a accept mon refus avec calme. Nous avons continu ? communiquer parfois sur les rseaux sociaux, mais la relation n'est jamais devenue rien de plus.

Et, pour ?tre honn?te, je ne considrais m?me pas cette histoire comme quelque chose de spcial. Parce que je n'avais pas pris l'avion pour la capitale pour lui. Je ne cherchais pas un homme riche. Je ne faisais pas de projets autour de son argent. Je n'essayais pas de pntrer dans son monde. J'avais simplement pris l'avion pour construire ma nouvelle vie, loge chez un ami d'enfance. Mais je n'avais jamais pens que je partirais dans la capitale chez mon ami avec pour objectif de rencontrer ensuite un milliardaire. Non. Je n'avais absolument aucun projet de ce genre. Je continuais simplement ? vivre ma vie. Et voil? que, de fa?on tout ? fait imprvue, un milliardaire, un chauffeur, des soires prives, des cadeaux co?teux et une proposition de voyage ? travers l'Europe sont apparus dans cette vie. Et, peut-?tre, le plus intressant dans toute cette histoire n'est m?me pas qu'il f?t milliardaire.

Mais que j'ai vu clairement pour la premi?re fois : l'argent peut vous ouvrir presque toutes les portes, mais vous n'avez pas besoin de chaque porte. Je continuais ? chercher ma vie. Pas celle de quelqu'un d'autre. La mienne. Et je ne savais pas encore que, tr?s bient?t, elle allait changer ? nouveau.




La fuite de l'appartement de mon ami


Deux mois pass?rent. Septembre. Octobre. Et je continuais ? me poser la m?me question :  Et maintenant ?  Je savais que je ne voulais plus vivre ainsi. Je n'aimais pas cette vie, ma dpendance ? l'espace de quelqu'un d'autre, ni le sentiment de ne pas ?tre ? ma place. Et de plus en plus souvent, je me surprenais ? penser : *C'est quelqu'un de bien. Mais ce n'est pas ma vie.* Puis j'ai eu une ide. J'ai crit ? ma cousine issue de germains pour l'inviter dans la capitale, juste pour des vacances, pour une semaine. Elle a accept avec joie. Je savais qu'elle voulait elle aussi changer quelque chose dans sa vie. Et soudain, je me suis dit :  Pourquoi ne pas le faire ensemble ?  Elle est arrive. Et c'est l? que j'ai vritablement dcouvert la capitale pour la toute premi?re fois. Avant cela, j'avais ? peine remarqu la ville. Je travaillais. Constamment. Je n'avais pas le temps de simplement marcher, de regarder les choses, d'entrer dans de beaux endroits, d'examiner les b?timents, de ressentir l'atmosph?re des rues. Mais dsormais, j'avais quelqu'un avec qui j'avais envie de faire tout cela. Nous marchions tous les jours apr?s mon travail. Nous nous promenions dans le centre. Nous regardions les vieux b?timents. Nous dcouvrions des lieux magnifiques. Nous riions. Nous parlions de tout. Et peu ? peu, j'ai commenc ? voir la ville avec d'autres yeux. J'ai soudain compris : *La capitale n'est pas si dure. Les gens ne sont pas si froids. La ville est belle. Et il y a vraiment beaucoup d'opportunits ici.* C'tait simplement qu'avant, je n'avais pas eu le temps de le voir. Ce n'tait pas la ville qui me manquait. C'tait ma propre vie au sein de cette ville. Et avec ma cousine, le courant est tout simplement pass. Durant cette semaine-l?, nous avons pris une dcision : elle emmnagerait avec moi. Elle est rentre chez elle pour travailler encore deux semaines, quitter son emploi et rgler ses affaires. Et je suis reste seule. C'est ? ce moment-l?, je crois, qu'un dclic s'est produit en moi. Un jour, je suis rentre plus t?t que d'habitude. Et soudain, j'ai eu peur. Pas de ce qui arriverait si je partais. Mais de la perspective que si je restais maintenant, j'allais encore changer d'avis. Alors je n'ai pas rflchi longtemps. J'ai fait mes valises. J'ai command un taxi. Et je suis partie. Je suis simplement partie. Sans explications. Sans longues conversations. Sans chercher ? clore les choses en beaut. J'ai simplement emball ma vie dans mes sacs et je suis sortie de cet appartement. Et le soir, depuis mon nouvel appartement, je l'ai appel et j'ai dit :  Je suis partie. Et je ne reviendrai pas.  C'tait le premier projet de ma vie que je ne m'tais pas contente d'imaginer. Je l'avais con?u, et je l'avais excut. Et avec cela, je me suis sentie ? la fois plus lg?re et plus terrifie. Plus lg?re, parce que j'avais enfin fait ce que je voulais faire depuis longtemps. Plus terrifie, parce que dsormais, la dcision tait prise. Il n'y avait plus de retour en arri?re possible. ? l'intrieur, il y avait de l'angoisse. De la peur. Un stress crasant. Et une incomprhension totale :  Et maintenant ?  Je ne savais pas encore o? je vivrais par la suite. Je ne savais pas de quoi je vivrais. Je ne savais pas ce qu'il adviendrait de mon travail. Je ne savais pas comment ma vie allait changer. Mais pour la premi?re fois, je savais une chose avec certitude : dsormais, c'tait ma vie. Et, peut-?tre, est-ce ? partir de ce moment qu'elle a enfin commenc ? m'appartenir vritablement.




Cinq filles, un appartement


Quand j'ai quitt le domicile de mon ami, je n'avais pas de plan idal. Je n'avais pas du tout de conditions idales. J'ai commenc ? vivre avec quatre filles que je connaissais ? peine, dans un deux-pi?ces presque au centre de la capitale. Cinq filles. Deux pi?ces. Une cuisine. Une salle de bains. Et des vies compl?tement diffrentes qui devaient tant bien que mal tenir dans un seul espace. Pendant que ma cousine rglait ses affaires dans sa ville natale, l'appartement tait bond. Les prix d'un logement dcent taient trop levs, et je n'avais pas les moyens de m'offrir un appartement individuel. J'ai donc d? vivre ainsi. M?me si, pour ?tre honn?te, je l'avais moi-m?me choisi. J'avais choisi la libert plut?t que le confort. Je continuais ? travailler comme enseignante. Je rentrais chez moi pour retrouver quatre filles presque inconnues, du bruit, des conversations, les affaires des autres et une sensation permanente d'?tre ? l'troit. Cela ne ressemblait en rien ? la belle vie nouvelle que j'avais imagine. Mais c'tait ma vie. Et un jour, il s'est produit quelque chose que j'ai alors per?u presque comme un miracle. L'une des filles s'est vu proposer de mani?re inattendue un travail ? l'tranger. Elle l'attendait depuis longtemps. Et elle a accept presque immdiatement. Elle est partie. Et j'ai regard cet espace vide en pensant :  Dieu m'a aide.  Dsormais, ma cousine avait un endroit o? s'installer. Elle a rgl ses affaires, a pris l'avion pour me rejoindre et a trouv du travail presque immdiatement. Et nous avons commenc ? vivre ensemble. En semaine, nous travaillions. Apr?s le travail, nous allions parfois nous promener. Le week-end, nous retournions dans le centre. Et peu ? peu, j'ai commenc ? apprendre ? conna?tre la ville. Pas celle que j'avais l'habitude de voir depuis la fen?tre d'un bus scolaire. Pas celle devant laquelle je passais en voiture sur le chemin du travail. Mais la vraie. Avec ses belles rues. Avec les gens. Avec des cafs, des places, des parcs et de vieux b?timents. Avec des opportunits que je n'avais tout simplement pas remarques auparavant. J'ai commenc ? me sentir non plus comme quelqu'un qui s'tait retrouv par accident dans la capitale, mais comme quelqu'un qui y vit vritablement. Bien s?r, j'avais peur. Bien s?r, parfois je voulais tout abandonner. Mais chaque jour, je me disais la m?me chose :  Travaille, c'est tout. Continue simplement d'avancer.  Il n'y avait pas besoin de savoir tout de suite comment ce chemin se terminerait. Pas besoin d'avoir un plan idal. J'avais juste besoin de vivre aujourd'hui. Puis le jour suivant. Puis un autre. Et peu ? peu, ? partir de ces journes ordinaires, une vie nouvelle a commenc ? se former. Pas celle que quelqu'un m'avait offerte. Pas celle que j'avais obtenue gr?ce ? une relation. Pas celle que quelqu'un avait construite pour moi. J'ai commenc ? la construire moi-m?me. M?me si ce n'tait pour l'instant que dans un deux-pi?ces. M?me si c'tait avec quatre filles inconnues. M?me si c'tait avec de l'angoisse, de l'incertitude et tr?s peu d'argent. Mais c'tait mon premier vrai pas vers une vie indpendante. Et ? l'poque, je ne comprenais pas encore ? quel point cela s'avrerait important.




Deux ans


Il m'a fallu deux ans. Deux ans pas seulement pour changer ma vie ? l'extrieur, mais pour commencer ? me changer moi-m?me ? l'intrieur. Un nouvel endroit. Un nouvel emploi. Une promotion. De nouvelles personnes et de nouvelles connaissances. Des livres. Des apprentissages. Une psychothrapie. Et une quantit norme de travail sur soi. J'ai chang extrieurement, j'ai compl?tement chang de style, j'ai commenc ? avoir une autre allure, ? me comporter diffremment. Mais les changements intrieurs taient beaucoup plus importants. J'ai commenc ? travailler sur ma fa?on de m'exprimer. Sur mon comportement. J'ai appris ? ma?triser mes motions. ? ne pas faire de crises. ? couter. Et le plus important, ? entendre vritablement. J'ai appris ? ?tre empathique. ? observer les personnes intressantes. ? remarquer comment elles parlent, comment elles ragissent aux situations difficiles, comment elles se comportent avec les autres. Et si je voyais quelque chose de bien chez une personne, j'essayais de l'imiter. J'ai progressivement cess de ragir ? la vie de mani?re automatique. J'ai commenc ? penser. ? observer. ? choisir mes ractions. Et un jour, j'ai ressenti un sentiment tout simple : j'avais grandi. Je n'tais pas devenue parfaite. Je n'tais pas devenue une personne qui ne ferait plus jamais d'erreur. Je me sentais juste enti?re pour la premi?re fois. J'ai laiss partir le pass. Non pas parce que je l'avais oubli, mais parce qu'il ne me contr?lait plus. Assez de temps avait pass pour que je sois capable de poser sur moi-m?me et sur les autres un regard compl?tement diffrent. Je me suis mise ? lire. Beaucoup. normment. Parfois, en refermant un autre livre, je restais assise ? penser :  Mon Dieu pourquoi ne l'ai-je pas fait avant ?  J'extrayais des livres des ides prcises, des outils et des rflexions qui rsonnaient vritablement en moi, et j'ai commenc ? les appliquer dans la vie. J'utilise encore certains d'entre eux aujourd'hui. Et plus je lisais, plus je comprenais une chose amusante. J'avais autrefois sinc?rement cru que je savais dj? tout : que j'tais assez ?ge, assez exprimente, que je comprenais dj? les gens, les relations et la vie. Quelle na?vet. Mais avec le temps, j'ai compris : il n'y a aucun mal ? cela. Parce que ce qui compte, ce n'est pas qui l'on a t. Pas le nombre d'erreurs que l'on a commises. Pas le nombre de fois o? l'on a choisi la mauvaise personne. Et pas m?me le temps que l'on a perdu. L'essentiel, c'est ce que l'on fait apr?s l'avoir compris. J'ai continu d'avancer. Et pour la premi?re fois de ma vie, je n'avais plus besoin de fuir le pass. Je marchais simplement vers l'accomplissement de moi-m?me.




J'ai appris ? gagner


Peu ? peu, la capitale a commenc ? changer ? mes yeux. Ou peut-?tre tait-ce moi qui changeais. Car la ville, elle, restait la m?me. Les m?mes rues. Les m?mes immeubles. Les m?mes gens. C'est simplement que dsormais, je ne regardais plus la capitale d'en bas. Je commen?ais ? grandir. D'abord, j'ai t promue directrice adjointe charge de l'exploitation. Au fond, c'tait un poste d'assistante de direction, mais assorti d'une somme colossale de responsabilits. Pourtant, cela ne me suffisait toujours pas. J'ai continu mes tudes. Deux dipl?mes ne me paraissaient plus assez, alors j'ai dcid d'en dcrocher un troisi?me. Je me suis inscrite dans un institut de la capitale, dans une fili?re lie ? la direction d'un tablissement d'enseignement. Un an plus tard, j'obtenais mon dipl?me avec mention tr?s bien. Apr?s cela, j'ai t nomme directrice adjointe charge de la vie scolaire. De plus, je supervisais le programme d'activits priscolaires de l'cole. Mon salaire a augment. Et je me souviens de cette sensation. J'tais fi?re de moi. Autrefois, j'tais arrive dans la capitale avec une petite valise et deux dipl?mes. Et ? prsent, j'tais cadre. J'avais un bon salaire. J'ai pu souscrire un pr?t immobilier pour un appartement. J'ai commenc ? amnager mon intrieur, ? crer un nid douillet dans mon appartement. Je pouvais voyager, aller chez l'esthticienne, m'offrir ce qui me faisait envie sans demander la permission ? quiconque ni justifier pourquoi j'en avais besoin. Je devenais peu ? peu la personne que je m'tais imagine autrefois, assise dans une petite maison de village. ? cette poque-l?, je me disais : si un jour j'arrive ? vivre exactement comme cela, alors j'aurai gagn. Et j'avais bel et bien gagn. J'avais appris ? survivre. J'avais appris ? gagner de l'argent. J'avais appris ? travailler. J'avais appris ? diriger. J'avais appris ? prendre des dcisions. J'avais appris ? ne plus avoir peur d'une grande vie. Et un soir, je me suis surprise avec une pense tout ? fait inattendue :  Et c'est tout ?  Je me suis arr?te net. Tout semblait avoir fonctionn. J'avais conquis la capitale. J'avais dcroch un bon travail. J'avais atteint un statut. J'avais obtenu un troisi?me dipl?me. J'avais achet un appartement. J'avais b?ti une vie dont je ne pouvais que r?ver jadis. J'avais accompli tout ce que je m'tais promis. Mais pourquoi cette question,  Et c'est tout ? , rsonnait-elle de nouveau en moi ? Quelque chose manquait. Je ne comprenais pas encore quoi, exactement. Ce n'tait pas de l'ingratitude. Je n'avais pas le sentiment que ma vie tait mauvaise. Bien au contraire. Elle tait belle. J'avais simplement compris une chose, soudain : un objectif qui semblait ?tre un sommet un jour devient une simple tape sur l'itinraire. J'avais atteint ce vers quoi je tendais depuis si longtemps. Et ? prsent, il me fallait comprendre : o? aller ensuite ? Je ne connaissais pas la rponse. Mais cette fois, cela ne m'effrayait pas. Je me suis simplement dit :  Nous verrons bien.  Et j'ai continu ? vivre. Car je le savais dj? : parfois, le prochain tournant surgit prcisment au moment o? l'on cesse de le chercher.




  .


   .

   ,     (https://www.litres.ru/book/uliana-sunny/a-travers-les-hommes-a-vous-meme-74537382/)  .

      Visa, MasterCard, Maestro,    ,   ,     ,  PayPal, WebMoney, ., QIWI ,       .


