Amisspe
Kikki Vleerne


Onskava est un tranger sur une ?le solitaire. Quand un ancien mal enl?ve sa m?re, le gar?on mpris de tous descend dans un monde souterrain abandonn. L'obscurit le met ? l'preuve, mais une amie inattendue lui redonne espoir. Devant lui  la bataille finale et un seul choix possible.





Kikki Vleerne

Amisspe





Introduction




L'?le lointaine de ces contres portait un nom trange  Gl?m. On disait qu'autrefois elle en avait port un autre, mais l'ancien nom s'tait perdu dans l'oubli avec ceux qui s'en souvenaient. ? prsent, ce n'tait que Gl?m  un coin de terre au bord du monde, o? rares taient les navires qui accostaient.

Le long de son rivage rocailleux, o? les pentes abruptes des collines se transformaient en falaises ? pic surplombant une mer souterraine de sables, s'enroulait un sentier troit. Foul pendant de longues annes, il montait tant?t parmi les blocs de pierre gris, tant?t descendait dans des creux couverts de bruy?re raide. Sur ce sentier, titubant de fatigue, cheminait un gar?on aux cheveux blonds, v?tu d'une tunique vert p?le, ceinte ? la taille d'une sacoche retenue par une corde. On l'appelait Onskava  un nom rare et mlodieux, bien peu ressemblant aux simples surnoms des habitants du lieu.

Le soir tardif s'abattait sur l'?le. Le soleil avait dj? sombr au-del? de la mer, ne laissant derri?re lui qu'une bande de cuivre terne ? l'horizon. Le vent d'ouest s'tait lev, portant l'odeur du sel, de la pierre humide et de temp?tes lointaines. Onskava rentrait chez lui en venant du village  la seule agglomration humaine de l'?le, qui s'abritait dans une dpression entre deux collines, ? mi-chemin de sa demeure. Le voyage aller et retour lui prenait presque toute la journe, et ses jambes bourdonnaient de fatigue.

Enfin, le gar?on s'arr?ta pr?s d'un bloc de pierre en bordure du chemin, plat et large, comme un si?ge prpar par la nature elle-m?me. S'y asseyant, il soupira de soulagement et dfit un petit paquet de toile qu'il portait contre sa poitrine. Il contenait une petite galette d'orge avec de petits perchets cuits  encore ti?de, sentant la fume du foyer. C'tait le paiement de son labeur. Mangeant ? petites bouches et coutant le silence du soir, Onskava se laissa aller ? se souvenir de ce qui s'tait pass ce jour-l? au village.






Chapitre 1




Le matin, il s'y tait rendu, portant contre sa poitrine un flacon contenant un rem?de curatif  une teinture ? base de racines am?res et d'herbes, que prparait sa m?re. Elle tait connue dans ces contres comme gurisseuse, et on la consultait quand les maux ne cdaient pas au traitement ordinaire. Arriv au village, Onskava s'arr?ta devant la maison vers laquelle il se dirigeait. ? premi?re vue, elle ne diffrait en rien des autres : basse, au toit de bois couvert de mousse, ? la porte branlante faite de planches grossi?rement quarries. Mais ? peine le gar?on avait-il franchi le seuil qu'il comprit  quelque chose n'allait pas ici.

 Je vous salue, seigneur Valkhorn,  dit Onskava en s'inclinant profondment d?s qu'il eut franchi le seuil.

Dans la pnombre de la maison, qui sentait la fume, la maladie et quelque chose d'amer, se tenait un grand homme ? la barbe grisonnante et au regard lourd, presque de pierre. Autrefois, il avait t guerrier  les cicatrices sur son visage et ses mains le disaient, ainsi que sa posture rude, son habitude de tenir le dos droit m?me ici, dans sa propre maison, o? il n'y avait point d'ennemis.

 Salut, gar?on,  rpondit-il avec un mpris vident dans la voix, sans lever les yeux.  Qu'es-tu venu chercher dans notre demeure ?

Il avait crois sur sa poitrine ses mains devenues calleuses, couvertes de cicatrices de nombreuses annes et de vieilles blessures  les traces de combats depuis longtemps teints. Ses m?choires taient serres, et Onskava voyait la rage trembler aux coins de sa bouche, ? peine contenue.

 Je vous ai apport des rem?des,  commen?a prcipitamment le gar?on, ?tant son sac de toile de ses paules. Ses doigts tremblaient  non de peur, mais d'motion. Il tira deux petits flacons, scells ? la cire, et les tendit ? Valkhorn.  Ils l'aideront ? gurir de l'infection.














Onskava hocha la t?te vers la chambre voisine, d'o? provenait une respiration lourde et saccade. L?, sur un lit troit couvert de laine grossi?re, tait couche une fille de l'?ge d'Onskava  p?le, aux yeux creuss, avec des cheveux mouills de sueur colls sur le front.

 Qu'elle les boive en une seule gorge le matin et le soir,  continua Onskava, essayant de parler calmement et avec assurance, comme sa m?re le lui avait appris.  Et...

 Je n'ai pas besoin de tes bouteilles,  l'interrompit s?chement Valhorn.

Sa voix sonna sourde, presque silencieuse, mais on y percevait une telle douleur qu'Onskava resta fig sur place.

 Mais ma m?re veut vous aider dans votre peine !  explosa le gar?on, incapable de se retenir.  Elle sait comment gurir cette maladie ! Si vous ne lui donnez pas le rem?de, elle

Il s'interrompit. Valhorn le regardait dun regard long et lourd  celui dun homme qui avait dj? trop perdu.

 Nous navons pas besoin de tes foutues bouteilles !  clata soudain Valhorn, et sa voix, auparavant sourde et touffe, semplit de rage.  Les aum?nes de ta maudite m?re ! Tu mas apport ces poisons et tu crois que je vais les accepter ? Que je laisserai verser ce ce mlange dans la gorge de ma fille ?!

Il fit un pas en avant, dominant le gar?on de toute sa lourde stature. Dans la pnombre de la cabane, son visage semblait dform, presque bestial.

 Mais moi, je veux  commen?a Onskava, essayant de contr?ler le tremblement dans sa voix.

 Je sais ce que tu veux !  Valhorn ne le laissa pas finir sa phrase et maintenant il criait ? pleins poumons, si fort qu'une souris bruissea nerveusement dans un coin de la maison et qu'un faible gmissement parvint de la pi?ce voisine.  Tu ne veux pas la soigner avec cette salet, tu veux l'achever ! La tuer avec cette maladie, CETTE MALADIE, dont, entre autres, TU es responsable ! Toi et ta m?re sorci?re !

Valhorn respirait lourdement, comme apr?s une longue course. Ses poings taient serrs si fort que les jointures blanchissaient. Son visage tait tout rouge. Onskava vit dans ses yeux non seulement de la col?re  il y avait une vraie haine, nourrie par le chagrin et le sentiment dimpuissance.

 Je  Le gar?on essaya de dire quelque chose, mais les mots rest?rent coincs dans sa gorge.

 Tu as des yeux de diable !  grogna Valhorn en se penchant encore plus bas et en regardant directement le visage d'Onskave.

Onskave recula d'un pas, serrant les flacons contre sa poitrine. Son cCur battait si fort qu'il semblait qu'il allait sortir de sa poitrine. Mais il ne baissa pas les yeux. Il ne s'enfuit pas. ? la place, il avala sa salive et dit  doucement, mais fermement :

 Elle mest ch?re. Et je veux la gurir.

Ces mots rsonn?rent dans le silence, comme le coup dune cloche. Valhorn simmobilisa. Quelque chose passa dans ses yeux  tonnement ? mfiance ?  mais disparut aussit?t, laissant place ? sa col?re habituelle.

 Tu as enivr ma fille !  Valhorn attrapa Onskava par le col de sa chemise et le tira brusquement vers lui. Son visage tait ? quelques centim?tres de celui du gar?on, et Onskava sentait son souffle chaud et lourd, charg damertume et dalcool.  Tu las emmene dans la for?t ! Dans cette for?t o? errent les fant?mes et pourrissent les marais ! Tu las infecte de cette cette horrible maladie qui la dvore de lintrieur !

Ses doigts senfonc?rent dans le tissu au point que ses jointures blanchirent. Onskava tenta de se dgager, mais lemprise tait de fer.

 Elle tait en bonne sant !  continuait Valhorn, et sa voix tremblait de rage et de douleur.  En parfaite sant, tu comprends ?! Rouge, joyeuse, courant dans la cour, chantant des chansons ! Et puis elle est revenue ? la maison toute couverte de boue, avec de la fi?vre, dlirant la nuit ! Et tout ?a ? cause de toi !

Sa voix se brisa. Une lueur humide brilla dans le coin de ses yeux  rapide, presque imperceptible, mais Onskava la vit. Et il comprit.

Ce ntait pas juste de la col?re. Ctait le dsespoir dun homme qui a peur de perdre ce quil lui reste de plus cher.

 Comme le chef de notre village,  la voix de Valhorn rsonna ferme et froide, comme un coup de marteau sur lenclume,  je tinterdis dsormais de revenir dans notre village. Si tu franchis ne serait-ce quun pas au-del? de notre derni?re cl?ture  je te tuerai comme un dernier cochon !

Onskava nattendit pas la suite.

Se retournant, il slan?a hors de la maison, manquant de peu de heurter le seuil. Son cCur battait si fort quil semblait sur le point dexploser. Ses jambes le portaient seules  passant devant les cl?tures branlantes, devant la forge, devant les maisons dont les fen?tres laissaient dj? appara?tre des visages curieux et hostiles.

 Cest lui !  scria quelquun derri?re.  Ce gamin a contamin la fille du hoquet !

 Esp?ce de rejeton de sorci?re !

Onskava se retourna en courant  et sentit un frisson. Plusieurs hommes et adolescents surgirent du coin de la maison. Lun ramassa une pierre par terre. Un autre attrapa un b?ton.

 Fais-le fuir ! Hors du village !

La premi?re pierre siffla ? c?t de loreille du gar?on et rebondit contre la cl?ture. La deuxi?me le frappa dans le dos  pas tr?s fort, mais douloureusement. Onskava haleta de peur et se lan?a en avant de toutes ses forces.

Le chemin serpentait entre les maisons, descendait vers le pont au-dessus du ruisseau, puis remontait. La terre sous ses pieds tait glissante apr?s la pluie rcente. Plus loin, on entendit le tintement dune clochette et une voix rude :

 Hors du chemin, gamin !

Onskava leva la t?te  et resta fig d'horreur.

Directement vers lui, ? toute vitesse, arrivait une charrette attele dun gros cheval alezan. Le cocher  un paysan au visage rouge dans un gilet sale sans manches  tirait sur les r?nes, mais la jument, effraye par les cris de la foule, galopait ? toute allure. Sur la charrette, sempilait une montagne de choux, ? peine retenue par des cordes.

Le gar?on essaya desquiver, mais ses jambes flchirent. Il eut ? peine le temps de traverser que son pied heurta lantrieur du cheval  celui-ci seffraya en hennissant  et il scroula ? plat ventre sur le sol.

La boue, dtrempe et froide, claboussa sous lui. Au m?me instant, des choux tomb?rent den haut avec un bruit sourd  la corde de la charrette avait cd, et toute la cargaison scrasa sur la route. Un chou le frappa ? lpaule, un autre roula vers sa t?te. Le gar?on suffoquait en essayant de se dgager de ce tas vert, ses mains glissant sur les feuilles mouilles.

 Sorcier !  cria quelqu'un parmi les poursuivants, et une nouvelle pierre s'crasa dans la boue ? c?t de sa main.

Se relevant avec peine, tout couvert de boue, l'paule endolorie et le genou corch, Onskava se retourna. Une foule de villageois  une dizaine de personnes, pas moins  se prcipitait vers lui. Certains brandissaient des fourches. D'autres des r?teaux. La col?re, la peur et la haine se lisaient sur leurs visages.

Sans rflchir, le gar?on s'lan?a  loin du village, vers les collines, l? o? commen?ait la terre sauvage.

Ses jambes ? peine le soutenaient. Sa respiration br?lait sa gorge. La besace avec les fioles lui cognait douloureusement sur le c?t. Mais il courait, courait sans se retourner, jusqu'? ce que le village disparaisse derri?re un virage.

Ce n'est qu'apr?s avoir couru assez loin qu'Onskava se permit de s'arr?ter et de se retourner.

La poursuite avait cess. Les villageois, apparemment, avaient estim l'avoir assez loign et taient rentrs chez eux. Seul le vent portait leurs voix lointaines, m?les aux aboiements des chiens.

Le gar?on respirait lourdement, appuy sur ses genoux. Son cCur battait si fort qu'on aurait dit qu'on pouvait l'entendre sur toute l'?le. Les larmes br?laient ses yeux, mais il ne pleurait pas. Pas maintenant.



***



S'tant redress, le gar?on regarda autour de lui.

Devant lui, sur l'lvation d'une haute colline, s'tendait une grande for?t sombre. Elle tait enveloppe d'un pais voile de brume grise qui rampait lentement entre les troncs, comme une crature vivante. C'tait une for?t ancienne  celle-l? m?me ? travers laquelle passait la route menant ? sa demeure.

La for?t frappait par sa grandeur. Des arbres gants, dont les cimes se perdaient dans le ciel, se souvenaient encore des temps des anciens Ases  du moins, c'est ce que disaient les lgendes des livres de sa m?re. Leurs racines s'enfon?aient profondment dans la terre, et les troncs taient si larges que trois hommes adultes n'auraient pu les enlacer en se donnant la main.

Mais malgr toute sa beaut, la for?t inspirait la peur. Son aura sombre, lourde et oppressante, cartait les voyageurs. On disait qu'autrefois, dans des temps immmoriaux, une grande bataille y avait eu lieu  entre les hommes et quelque chose d'autre. Et jusqu'? prsent, la terre gardait le souvenir du sang vers sur elle.

Au cCur m?me de la for?t, dans une profonde dpression, se dressait un vieux puits abandonn. Personne ne savait qui l'avait creus ni pourquoi. Personne n'osait regarder dans sa profondeur tnbreuse. On disait que des voix en manaient parfois. On disait que quiconque regarderait dans les profondeurs de ses eaux perdrait la raison de ce qu'il verrait. On disait bien des choses  mais personne n'avait vrifi.

Onskava connaissait cette for?t. Il y tait venu avec sa m?re cueillir des herbes, avait appris ? distinguer les traces des rares b?tes de cette rgion, qui quelque temps auparavant en avaient fui, coutait le chuchotement du vent dans les branches. La for?t ne l'effrayait pas.

Mais maintenant, se tenant au bord, tout meurtri, puis, charg du poids de la culpabilit et de la honte, le gar?on sentit soudain que quelque chose avait chang. La for?t tait silencieuse. Trop silencieuse. Comme si elle l'attendait.

Onskava s'approcha du lisi?re de la for?t et s'immobilisa, plongeant son regard dans le voile gris de brume qui tourbillonnait entre les anciens troncs. Sa main se porta vers sa ceinture, o? pendait une petite lanterne ? huile  devenue ces derniers temps un objet ncessaire pour de tels trajets. Frappant le briquet, le gar?on alluma la m?che. Une faible lumi?re jaune jaillit, per?ant ? peine les tn?bres environnantes, mais du moins y avait-il maintenant une lueur d'espoir.

Franchissant la fronti?re invisible, Onskava entra dans la for?t et la for?t se referma derri?re lui, comme une crature vivante qui aurait aval sa proie. La brume tait si paisse que quelques pas plus loin, on ne voyait dj? plus rien. Le gar?on avan?ait presque ? l'aveugle, ne se guidant que sur les faibles contours des arbres et les racines ? peine discernables sous ses pieds. Chaque pas reclait l'inconnu  une fosse, une souche, une pierre, ou peut-?tre quelque chose de pire encore.

Mais le plus terrifiant, c'taient les sons.

La brume grise, tourbillonnant et s'agitant, semblait chuchoter quelque chose. Le vent apportait un trange cho  non pas simplement le bruit du feuillage, mais quelque chose d'autre, d'ancien et de tourmentant. Onskava les entendait de plus en plus clairement : des cris. Des gmissements. Le cliquetis des armes. Comme si, quelque part tout pr?s, ? travers le voile des si?cles, la bataille elle-m?me continuait de faire rage  celle qui avait transform cette for?t en refuge des ?mes tourmentes.

Le fracas des pes. Le rugissement de la fureur. Le r?le des mourants. C'taient les voix des guerriers qui avaient pri ici dans des temps immmoriaux  des hommes dont l'angoisse, dont la douleur, dont la rage n'avaient trouv le repos m?me dans la mort. Ils taient rests ici pour l'ternit, tisss dans la terre, et leurs souffrances rsonnaient en cho dans la brume.

 Aidez-moi  retentit soudain d'un c?t, faiblement et de mani?re prolonge.

Onskava tressaillit et s'arr?ta, serrant la poigne de la lanterne jusqu'? la douleur.

 Gr?ce  murmura une autre voix, tout pr?s, comme si quelqu'un se tenait derri?re lui et respirait sur sa nuque.

Le gar?on se tourna brusquement  mais il n'y avait que le vide et la brume tourbillonnante.

Et les voix ne cessaient pas. Elles grandissaient, se multipliaient, s'ajoutaient les unes aux autres  des suppliques, des maldictions, des cris d'agonie.

 Fuis !  cria soudain une voix per?ante, si proche et si distincte qu'Onskava ne put s'emp?cher de reculer.  Fuis pendant que tu peux encore ! Sauve-toi !

 Vous souffrez  murmura le gar?on, la langue ? peine mobile. Sa gorge tait s?che, son cCur battait quelque part dans sa gorge.

L'cho saisit ses paroles, les rpta, les dforma, les dispersa ? travers la for?t. Et maintenant il lui semblait que derri?re chaque arbre, derri?re chaque buisson se terrait un ennemi, pr?t ? se jeter sur lui ? tout moment.

Onskava acclra le pas, se frayant presque en courant un chemin ? travers la brume, s'effor?ant de ne pas penser ? ce qu'il entendait. Ce n'tait pas rel. Ce n'tait que l'cho. Que les ombres du pass.

Soudain, devant lui, dans les buissons, quelque chose frmit. Le gar?on se figea, tendant la lanterne vers l'avant. La lumi?re tremblait dans sa main. Le froissement se rpta  doux, prudent, comme si quelqu'un rampait entre les branches, attendant le bon moment pour attaquer. Et c'est alors que de la brume, lentement, comme remontant des profondeurs d'un gouffre sombre, apparurent deux grands cercles verts. Ils brillaient d'une lueur sourde et douloureuse et regardaient directement Onskava. Sans clignoter. Sans bouger. Simplement regarder.

 Viens ? moi,  pronon?a une voix basse et rauque, venant de derri?re ces cercles. On y entendait de la moquerie, la faim, quelque chose de froce et d'ancien.

Onskava recula d'un pas, sentant les frissons remonter le long de son dos.

 Qui es-tu ?  articula-t-il, et sa voix sonna fine, enfantine, terrifie.

 Je suis venu te chercher,  rpondit la voix, et on y entendait une telle assurance, un tel calme, comme si l'issue tait dj? dcide.

Le gar?on commen?a ? reculer lentement, esprant que la route derri?re lui tait libre, qu'il aurait le temps de se retourner et de s'enfuir. Mais les cercles verts grossissaient, s'approchaient, mergeant des buissons. Avec eux, quelque chose d'osseux sortit du feuillage sombre  une longue protubrance recourbe, ressemblant ? un museau. Aux bords apparaissaient des lambeaux bordeaux de chair, comme si la peau avait pourri depuis longtemps, ne laissant que des os, des tendons et de la viande en dcomposition. Le museau continuait ? se tra?ner hors de la brume. Deux petits feux rouge vif jaillirent ? la place des yeux  brillants comme des braises dans une forge. Et au-dessous, une gueule s'ouvrit, pleine de longues crocs recourbs, entre lesquels suintait une salive verte et visqueuse, qui tombait sur le sol en sifflant comme de l'acide.

Ce n'tait pas une b?te sauvage. C'tait quelque chose  une crature de cauchemar, un fragment de cette guerre ancienne qui n'avait trouv aucun repos et errait ? prsent dans la for?t en qu?te d'?mes vivantes. Jusqu'? prsent, en se dpla?ant dans la for?t, le gar?on n'avait jamais rencontr une telle crature.

Onskava se tourna et courut. Les branches fouettaient son visage. Les racines accrochaient ses pieds. La lanterne se balan?ait furieusement dans sa main, jetant des ombres qui dansaient sur les arbres, transformant la for?t en un labyrinthe de cauchemar. Le gar?on se prcipitait ? travers la brume, sans regarder o? il allait, entendant derri?re lui une respiration lourde, des pas de pattes, le craquement des branches.

La crature tait plus rapide. Beaucoup plus rapide. Elle le voyait m?me ? travers le voile pais de la brume, m?me entre les branches entrecroises. Comme si elle le sentait non pas avec les yeux, mais avec quelque chose d'autre  la peur qui manait du gar?on par vagues. Onskava serpentait entre les arbres, tentant de brouiller les pistes, mais la b?te ne l?chait pas prise. Son haleine tait de plus en plus proche  chaude, puante, imbibe de pourriture et de mort. Soudain, une norme souche apparut devant le gar?on, couverte de mousse noire, glissante et humide du fait de l'humidit ternelle. Il tenta de la sauter, mais son pied glissa sur la pente mouille.

 Ah-ah-ah !  cria Onskava, perdant l'quilibre.

Il dvala la pente, se heurtant ? des pierres et des racines, et tomba lourdement dans une petite dpression juste sous la souche. La lanterne s'chappa de ses mains et roula sur le c?t, sa lumi?re vacilla et s'teignit, laissant le gar?on dans l'obscurit totale. Onskava se figea, suffoquant de douleur et de peur. Au-dessus de sa t?te surplombait la souche  norme, ancienne, ronge par le temps. Sous elle s'tait forme une petite cavit, ? peine suffisante pour se cacher.

Le gar?on s'y enfon?a, collant son dos contre la terre froide et humide, et se figea, n'osant pas respirer.

Mais au-dessus retentit un bruit  lourd, rgulier, des pas de pattes. La crature s'tait approche de la souche. Onskava entendait sa respiration  saccade, rauque, comme si l'air passait ? travers des poumons pourris. Il entendait les griffes gratter le sol. Il entendait quelque chose d'humide goutter sur la mousse  de la salive. Le chien dmoniaque contournait lentement la souche, reniflant, grattant la terre avec ses griffes. Il cherchait. Il savait que la proie tait quelque part pr?s. Onskava se couvrit la bouche de sa main, s'effor?ant de retenir son souffle. Son cCur battait si fort qu'on aurait dit qu'on l'entendait de l'extrieur. La crature s'arr?ta directement au-dessus de la petite cavit.














Onskava, n'y tenant plus, tenta de se retirer prudemment un peu plus loin  et marcha sur une branche s?che. Le craquement rsonna ? travers la for?t comme un coup de tonnerre.

Le chien se redressa et siffla  bas, grave :

 O? es-tu, petit serpent ?

Onskava se pelotonna de terreur, enla?ant ses genoux de ses bras. Les larmes br?laient ses yeux, mais il ne pleurait pas  il chuchotait simplement, encore et encore, comme une pri?re:

 M?re, viens ! Maman, sauve-moi ! S'il te pla?t s'il te pla?t

La crature approcha son norme nez osseux de l'entre de la cavit, et Onskava vit la lueur rouge de ses yeux qui le regardaient droit dans les siens.

Et c'est ? ce moment que la for?t fut traverse par un cri fminin violent et furieux. Le chien se tourna brusquement, grogna  et l'instant suivant, une explosion assourdissante retentit. Un arbre tout pr?s se fendit et s'effondra avec fracas. On entendit l'aboiement du chien, plein de rage et de douleur, et ? nouveau ce cri fminin terrifiant  mais cette fois, il y avait de la douleur plut?t que de la fureur.

Onskava poussa un cri et rampa hors de sa cachette. Devant lui, ? quelques pas, gisait sur le sol un chien noir  norme, osseux, sans conscience, avec une plaie fumante sur le flanc. Et ? c?t, agenouille et se tenant le ventre de la main gauche, se tenait une femme. Des cheveux clairs, longs et dfaits. Un long manteau de couleur marine, dchir et tach de sang. Le visage p?le, les l?vres serres par la douleur.

 Maman ! Maman chrie !  cria Onskava avec joie, d'une voix hystrique, et se prcipita vers elle.

La femme, voyant son fils, tenta de se relever, dissimulant sa douleur, et un faible et triste sourire apparut sur son visage.

 Mon petit Tu es vivant ! Comme je suis heureuse  sa voix tremblait.  La fiole bleue dans mon sac. Vite !

Onskava se prcipita vers le sac de toile tomb ? c?t, le fouilla de mains tremblantes et saisit une petite fiole bleue, scelle ? la cire. La m?re la lui arracha, dchira le bouchon et en avala le contenu d'un trait. Presque aussit?t, les tremblements dans ses mains s'apais?rent. Le sang qui suintait de la plaie sur son ventre coagula et cessa de couler. La m?re, bien que difficilement, parvint ? se mettre debout.

 Mon petit rayon de soleil !  murmura-t-elle, et Onskava se prcipita vers elle, l'enla?a, enfon?ant son visage dans son manteau, sans retenir ses larmes de joie et de soulagement.

 Ce chien t'a blesse,  sanglota-t-il.

 Je n'ai plus mal,  le rassura sa m?re, bien que sa voix f?t faible. Elle caressa son fils sur la t?te, puis, s'cartant, le regarda dans les yeux avec une gravit inhabituelle.  Et maintenant, coute-moi, s'il te pla?t. Attentivement.

 Oui, maman.

 Comme tu le sais, dans cette for?t se trouve un vieux puits.

 Oui, je le sais.

 Eh bien,  sa m?re dglutit, et la peur brilla dans ses yeux,  au fond de ce puits se cache quelque chose de malveillant. D'ancien. Affam. Il cherche ? s'chapper dans notre monde et il est dj? proche. C'est pourquoi ce chien est venu. Il n'est qu'un prsage.

 Que devons-nous faire maintenant ?  demanda Onskava, rempli de peur, s'accrochant ? la main de sa m?re.

 Nous partons, mon petit ! Nous rentrons ? la maison au plus vite !  La m?re tenta de faire un pas, mais chancela.

 Je vais t'aider ? marcher,  dit rapidement le gar?on, offrant son paule.

 Ce n'est pas ncessaire Tout va bien  S'accrochant fermement ? un long b?ton qui tra?nait pr?s d'elle, la m?re tenta de marcher seule.

Mais elle n'avait pas fait quelques pas que ses jambes se drob?rent sous elle et elle s'effondra.

 Maman !  Onskava la rattrapa par les paules, l'emp?chant de tomber sur le sol.  S'il te pla?t, appuie-toi sur moi !

La m?re, enfin, acquies?a, et ils se mirent en marche lentement, tr?s lentement, vers le bord de la for?t. Onskava la soutenait, sentant son corps trembler, sentant chaque pas lui co?ter.

Derri?re eux, dans l'obscurit, quelque chose remua.

Mais le gar?on ne se retourna pas. Il continua simplement ? marcher. En avant. Vers la lumi?re. Vers la maison.

Une voix retentissante  mena?ante, ancienne, pleine de malveillance  se rpandit ? travers la for?t comme un glas. Les arbres trembl?rent, leurs branches grin?aient, comme en rponse ? cet appel. Le vent se leva soudainement, froid et orageux, portant des vagues d'angoisse ? travers les fourrs. C'tait un prsage. Le prsage de quelque chose de terrible.

Onskava et sa m?re, n'ayant pas encore russi ? quitter la for?t, se fig?rent en entendant ce bruit. Il se propageait ? travers la for?t comme quelque chose de vivant, et en lui on ne percevait pas simplement un rugissement ou un hurlement  mais un appel. Un appel adress ? quelqu'un.

 Maman, qu'tait-ce ?  demanda le gar?on avec frayeur, s'agrippant ? sa main.

La m?re restait immobile, regardant profondment dans la for?t. Son visage avait p?li. Ses l?vres tremblaient. Elle savait. Elle comprenait ce que signifiait cet appel.

 coute-moi, mon petit,  dit-elle enfin, s'agenouillant devant Onskava et le regardant droit dans les yeux.  Rentre ? la maison immdiatement. Tout de suite. Et allume le feu d'Anabu devant la porte.

 Je ne sais pas quel feu c'est,  rpondit le gar?on, confus.  Comment le faire ?

 coute attentivement,  la m?re parlait vite, serrant ses paules.  Mlange des branches de l'arbre de vie avec des fleurs de verveine bleue et du gras de baleine. Tout cela se trouve ? la maison, dans le grand coffre pr?s du foyer. Mlange et allume devant la porte. Le feu doit br?ler jusqu'? l'aube. Une fois que tu auras fait cela, verrouille la maison avec tous les verrous et bois le  Sommeil de l'?me . La fiole s'en trouve sur l'tag?re du haut. Et jusqu'au lever du soleil  tu m'entends ?  jusqu'au lever, ne sors pas dehors ! C'est dangereux !

 Mais  Onskava sentit sa gorge se serrer de peur.  O? vas-tu ?!

La m?re dtourna le regard, et des larmes brill?rent dans ses yeux.

 Je dois rpondre ? cet appel, Onskava,  dit-elle am?rement, et sa voix tremblait.  Je le dois. Je ne peux pas ne pas y aller. Mais quand le soleil se l?vera, je reviendrai vers toi. Je te le promets.

 Ne m'abandonne pas !  Des larmes coulaient sur les joues du gar?on. Il se jeta sur sa m?re, se serra contre elle, comprenant de tout son ?tre que c'tait peut-?tre leur derni?re rencontre.  S'il te pla?t, ne pars pas !

La m?re l'enla?a plus fortement, si fortement qu'il sentit les battements de son cCur. Des larmes coulaient aussi sur son visage, tombant dans les cheveux de son fils.












 Mon petit soleil ador,  murmura-t-elle, l'embrassant sur le sommet de la t?te.  Je serai toujours avec toi. Je t'aimerai toujours. M?me si le danger mortel t'encha?ne dans les brumes du dsespoir et de l'hopelessness, sache que mon amour te protgera et t'indiquera le juste chemin. Toujours.

Onskava sentit comment l'amour maternel et la tendresse avaient laiss, avant cette sparation douloureuse, un cadeau inestimable sous la forme d'un baiser triste mais si br?lant.

 Cours,  dit-elle.  Cours et ne te retourne pas.

Et Onskava courut.

La maison l'accueillit avec l'obscurit et le silence. Le gar?on se prcipita ? l'intrieur, claqua la porte et s'y adossa de son dos, respirant lourdement. Les larmes coulaient toujours sur ses joues, mais il les essuya de sa manche et se for?a ? agir.

Il se rua vers le grand coffre en ch?ne pr?s du foyer, en ouvrit le couvercle et commen?a ? fouiller le contenu. Des bouquets d'herbes, des fioles avec des huiles, des petits sacs de poudres  tout tait l?, tout ce dont sa m?re avait besoin pour prparer ses rem?des aux habitants du village.

Voil? les branches de l'arbre de vie  s?ches, noues, sentant le miel et l'amertume. Voil? une brasse de verveine bleue, dont les fleurs m?me sches conservaient une teinte cleste. Voil? le petit pot en argile rempli de gras de baleine, pais et p?le.

Onskava mlangea tout dans une vieille coupe en cuivre  prudemment, sans se presser. Puis il porta la coupe dehors et la pla?a juste devant le seuil. Il frappa le briquet et la flamme jaillit  mais ce n'tait pas un feu ordinaire, rouge ou jaune. Il tait turquoise, froid et brillant, comme un morceau de ciel captur dans les flammes. Il br?lait rguli?rement, sans vaciller, et en manait une odeur trange  fra?che, pure, qui repoussait l'obscurit.

Le gar?on rentra dans la maison, verrouilla la porte avec tous les verrous  la barre de bois, la cha?ne en fer, le crochet. Il ferma les fen?tres avec des rideaux pais. Puis il grimpa sur l'tag?re du haut et trouva une petite fiole noire avec une inscription grave sur le verre :  Sommeil de l'?me . La m?re lui avait toujours interdit de toucher ? ce breuvage. Elle disait que c'tait dangereux. Qu'on ne le buvait qu'en dernier recours. Mais c'tait exactement ce genre de situation. Onskava tala sur le sol le lit de laine  celui-l? m?me sur lequel dormait sa m?re. Il s'y coucha, se couvrit d'une couverture et ouvrit la fiole. L'odeur du breuvage tait trange  lg?rement sucre, enivrante, donnant l'impression qu'on ne dormait pas depuis plusieurs jours et qu'on allait sombrer dans l'oubli. Le gar?on porta la fiole ? ses l?vres et but.

Le go?t s'avra inattendu  sucr, presque comme du miel aux herbes. Onskava leva les sourcils avec surprise, mais n'eut pas le temps de penser ? quoi que ce soit que ses paupi?res s'alourdirent et que le monde se mit ? tournoyer. Il ferma les yeux et sombra dans l'ab?me obscur.






Chapitre 2




L'obscurit sans fin, paisse et oppressante, l'entourait de toutes parts. Mais pr?s d'Onskava, ? ses pieds, gisait une torche  br?lant d'une flamme rguli?re, donnant une faible lumi?re. Le gar?on la souleva et regarda autour de lui.

Il se tenait dans une sorte de corridor. Les murs taient irrguliers, comme s'ils avaient t taills dans la pierre. Quelque part au loin, l'eau gouttait  rguli?rement, monotonement.

 Quel est cet endroit ?  murmura Onskava, et sa voix rsonna en cho contre les murs.

Il avan?a, tenant la torche devant lui. Ses pas rsonnaient bruyamment dans le silence. Soudain, quelque chose craqua sous son pied. Le gar?on s'arr?ta et baissa le regard. Ce sur quoi il avait march ressemblait plut?t ? un b?ton  seulement dur, p?le, avec des taches rouges et sales. Son cCur bondit. C'tait un os. Une sueur froide apparut sur son front. Onskava recula et acclra le pas, presque en courant, s'effor?ant de s'loigner le plus possible de cet endroit.

Mais alors, une musique retentit de quelque part au loin. Effrayante, mais incroyablement triste. Comme si quelqu'un jouait de la harpe nordique, et chaque note tait imbibe de douleur.

 Que se passe-t-il ?  murmura le gar?on, mais personne ne rpondit.

Il continua d'avancer, et la musique enfla, devint plus forte, plus lourde, pesa sur sa poitrine. Soudain, il marcha sur quelque chose de liquide. Au dbut, il pensa que c'tait de l'eau. Mais quand il approcha la torche, il vit la couleur. Rouge.

Onskava touffa un cri d'horreur, mais se for?a ? continuer. Quinze pas. Vingt. Et c'est alors qu'il la vit.

Une femme en robe dchire, un foulard bleu autour du cou, se tenait devant lui, la t?te baisse. Elle tait maigre, presque macie. Les cheveux emm?ls. Les bras pendant mollement le long du corps.

Des frissons saisirent le gar?on. Mais il ne pouvait s'arr?ter. Comme si quelque chose le tirait en avant. Il s'approcha. Tendit la main. Souleva sa t?te. Et se figea.

Le visage tait mordu, dfigur. Mais les yeux  bleu clair, familiers  le regardaient avec une expression de peur et de douleur. C'tait sa m?re.

 Non !  cria Onskava et il sauta en arri?re, laissant tomber la torche.

La femme souleva lentement, avec effort, sa t?te elle-m?me. Le sang coulait de sa bouche. Elle regardait son fils de ses yeux bleu clair, remplis de souffrance.

 Pourquoi tu as fait cela ?  croassa-t-elle, s'touffant dans son sang.

 Maman je ne l'ai pas voulu ! Je n'ai pas voulu faire cela !  Onskava sanglotait, reculant.

La m?re se leva. Avec un craquement osseux, elle tourna la t?te  trop loin, de mani?re contre nature. Et c'est alors que le bruit s'abattit sur le gar?on. Un pitinement. Fort, rsonnant, se propageant en cho ? travers les corridors. Un rugissement  mena?ant, terrifiant, non humain. Onskava cria.



* * *



Au-dehors, la temp?te nocturne s'tait dcha?ne avec une force sans prcdent. Le tonnerre grondait si fort que les murs de la maison tremblaient, comme sous les coups d'un marteau invisible. Les clairs  blanc aveuglant, furieux  dchiraient le ciel en morceaux, illuminant la for?t d'une lumi?re spectrale, mortelle. On aurait dit que quelque part l?-haut, une grande bataille se droulait  un combat entre des forces dpassant la comprhension des mortels.

Le gar?on se dressa d'un bond du lit, son cCur battant follement. Il courut ? la fen?tre et colla son visage au verre, scrutant l'obscurit dcha?ne. Et c'est alors qu'il les vit. Des clairs. Bleu clair, brillants, comme des fragments du ciel. Ils clignotaient au cCur de la for?t  une fois, deux, trois  comme si quelqu'un, entre les arbres, crait de la magie.

Onskava se figea, sa paume presse contre le verre froid. Il connaissait cette lumi?re. C'tait la magie de sa m?re. Sans rflchir, le gar?on saisit la lanterne, ouvrit la porte d'un coup et se prcipita dehors.

La flamme turquoise du feu d'Anabu br?lait toujours devant le seuil, mais Onskava n'y pr?ta pas attention. Il courait  ? travers la pluie, ? travers le vent, ? travers la boue  vers le lieu o? scintillait la lumi?re bleue. Dans la for?t.

En entrant dans les fourrs, le gar?on sentit que l'atmosph?re avait chang. Il faisait plus calme ici. La pluie per?ait ? peine les cimes paisses, mais le brouillard tait devenu encore plus dense, presque tangible. Onskava leva sa lanterne et avan?a, suivant les clairs.

Son inquitude s'intensifiait ? chaque pas. La lumi?re du bleu azur  la lumi?re de la magie de sa m?re  s'clairait de plus en plus frquemment, de plus en plus brillamment. Mais maintenant, on y sentait non la force, mais le dsespoir. Comme si quelqu'un se battait de toutes ses derni?res forces.

 Maman,  murmura Onskava, acclrant le pas.  S'il te pla?t, sois bien

Soudain, devant lui, ? travers les arbres, quelque chose d'autre brilla  non pas bleu, mais violet. Sombre, sinistre, pulsant, comme le cCur vivant de l'obscurit.

Le gar?on mergea dans une clairi?re. Devant lui, au centre m?me, se dressait le vieux puits abandonn  celui-l? m?me sur lequel circulaient tant de mythes et de lgendes, et de ses profondeurs jaillissait une flamme de lumi?re violette  paisse, froide, imbibe de malveillance.

Et ? c?t du puits, allonge sur le sol, gisait sa m?re.

 Maman ! Maman, non !  cria Onskava et se prcipita vers elle.

Il tomba ? genoux pr?s d'elle, la saisit par les paules, la secoua, essayant de la forcer ? ouvrir les yeux.

 Maman, s'il te pla?t ! Rveille-toi ! S'il te pla?t !

Ses paupi?res tressaillirent. Elle ouvrit lentement les yeux  d'un bleu p?le, voils de douleur. Son visage tait couvert de sang et de salet. Son manteau tait dchir. Sa respiration tait hache, rauque.

 Mon petit  murmura-t-elle, et sa voix tait ? peine audible.  Tu es en danger Pourquoi as-tu quitt la maison ? Le mal est ici Fuis !

 Pourquoi ?!  sanglota Onskava, pressant sa main contre sa joue.  Je suis venu te sauver, maman ! Que s'est-il pass ici ?! Qui t'a blesse ?!

La m?re releva pniblement la t?te, le regardant avec une tristesse inexprimable.

 Tu tu as t appel, Onskava,  croassa-t-elle.  Le Grand Mal celui qui dort au fond du puits il t'a appel. Ce n'tait pas un r?ve. C'tait un pi?ge. Il veut t'entra?ner dans son Ch?teau Souterrain. Il te tuera !

Elle le saisit par la main, serra avec une force inattendue.

 Fuis ! Tout de suite ! Je vais te protger ! Je vais le retenir ! Fuis pendant que tu le peux !

 Non !  cria le gar?on.  Je ne te laisserai pas ! Je ne te laisserai pas !

Mais c'est alors que du cCur de la for?t, des profondeurs du feuillage et de la brume, retentit un bruit.

Un pitinement. Lourd, rgulier, comme les pas d'un gant. Et un rugissement. Sonore, rsonnant, plein de fureur. Onskava se tourna lentement. Et se figea.

De l'obscurit, entre les arbres, mergea une silhouette. Grande  presque une fois et demie la taille d'un homme. V?tue d'un gigantesque manteau noir. Sous le manteau apparaissait un corps squelettique  des os, couverts d'une peau grise, morte, des tendons qui se tendaient ? chaque mouvement. Le visage tait maigre, p?le, presque transparent. Les pommettes aigu?s, comme tailles dans la pierre. La bouche  une fente troite d'o? s'chappait une respiration rauque. Mais les plus terrifiants taient les yeux. Ils br?laient d'une flamme violette  clatante, froide, impitoyable. Ils regardaient directement Onskava. ? travers lui. Comme s'ils voyaient non pas le gar?on, mais son ?me.




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   ,     (https://www.litres.ru/book/kikki-vleerne-33969924/amisspe-74697498/)  .

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