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Alors qu’un « âge d’or » débute à Zurich vers 1830 et que le modernisme fait son entrée, d’autres régions comme le Valais, le Tessin et certaines parties de Suisse centrale demeurent ancrées dans les structures sociales et agricoles de l’Ancien Régime. Il est vrai que les petits cantons peu industrialisés ne disposent pas de chambres de commerce, tandis que les collèges du commerce de Zurich, Saint-Gall ou Bâle effectuent un travail important. Le conflit entre le modernisme libéral et le conservatisme catholique, nommé Kulturkampf (combat pour la civilisation), couve déjà en 1830. Sous la forme de la question des Jésuites dans les années 1840 et de la guerre du Sonderbund de 1847 entre les forces catholiques-conservatrices et libérales, la Suisse est la première touchée par cette crise qui frappe le reste de l’Europe vers 1870. En 1833, une majorité des cantons catholiques-conservateurs de la Confédération refuse un premier projet de révision du Pacte fédéral. Il faut une – brève – guerre civile en 1847, la Constitution fédérale de 1848 et ses révisions en 1874 et 1891 pour garantir les droits fédéraux des différents cantons et établir un équilibre qui se veut gage de paix. Cela met fin au « Kulturkampf » en Suisse. La majorité des cantons (Ständemehr), inscrite plusieurs fois dans la Constitution fédérale, reste jusqu’à ce jour décisive dans les initiatives populaires. Il s’agit en quelque sorte d’un reliquat de l’époque où des cantons libéraux et conservateurs forment des alliances spéciales (Sonderbünde) au sein de la confédération d’États, menacée de division. On en trouve confirmation chez l’économiste politique Silvio Borner :
L’examen rétrospectif de notre passé fort bien réussi révèle de nombreuses situations où il s’est avéré bénéfique d’avoir renoncé instinctivement à des ajustements politico-économiques au contexte international changeant, ou de les avoir évités systématiquement.1

L’une des premières sessions de la Diète fédérale, 1847.

« L’école du village » d’Albert Anker, 1896. Dans les années 1830, de nombreux cantons inscrivent le principe de la scolarité obligatoire pour tous dans leur constitution.

Lorsque l’Union suisse du commerce et de l’industrie est fondée en 1870, le Palais fédéral consiste uniquement en l’actuelle aile ouest.
L’industrialisation crée une nouvelle classe sociale d’employeurs et d’employés avec de nouveaux besoins et souhaits concernant le cadre étatique. Mais le fédéralisme helvétique – dont les monnaies cantonales toujours en circulation dans les années 1830 ne sont qu’un exemple – y assigne des limites et ralentit le rythme de la croissance économique. Le triomphe du libéralisme dans la période de 1830 à 1874 environ n’aurait pas été possible sans la prise en compte des cantons conservateurs à vocation agricole, ni sans leur garantir des droits. Le fait d’associer la population rurale, conservatrice, au processus de décision étatique et donc aussi économique a sans doute évité que certains dossiers – notamment la politique européenne – n’entraînent une scission de la société, voire des tendances sécessionnistes comme celles à l’ordre du jour dans d’autres pays d’Europe.
Au fur et à mesure de l’évolution de la confédération d’États – après le Congrès de Vienne en 1815 – vers l’État fédéral fondé en 1848, puis redéfini en 1874 et en 1891, les principaux directoires commerciaux cantonaux de Zurich, Saint-Gall, Bâle ou Genève, Lausanne et Neuchâtel évoluent d’institutions quasi-gouvernementales en associations de droit privé. Le déclin des corporations et l’essor de la liberté du commerce et de l’industrie, appelée aussi liberté économique, déclenchent un boom des associations bénévoles pour artisans, commerçants, ouvriers ou industriels. À mesure que l’État prend forme et élargit ses compétences et ses tâches, l’économie devient de plus en plus un secteur privé. Douze cantons ont déjà introduit la liberté économique lors des révisions constitutionnelles des années 1830. En 1848, le régime douanier est dévolu à la Confédération. La révision de 1874, enfin, inscrit dans la Constitution fédérale la liberté économique sur tout le territoire suisse – et donc l’économie de marché. La Suisse demeure ainsi seule sur le continent européen à défendre le libre-échange. Elle donne par ailleurs longtemps l’exemple comme modèle de l’État constitutionnel moderne tel qu’on le connaît aujourd’hui et qu’il est adopté par de nombreux pays en développement dans la phase de décolonisation de l’après-guerre.
L’unification du marché intérieur et de la monnaie en 1848 s’accompagne d’une vague de fondations de banques commerciales modernes dans la seconde moitié du XIXe siècle, dont la Schweizerische Kreditanstalt à Zurich en 1856. L’industrialisation marque parallèlement l’émergence d’une nouvelle couche, moderne, de la classe ouvrière. Ce groupe social évolue lui aussi au sein d’un réseau international d’idées et d’écrits. En 1832, lors de l’incendie d’Uster, des tisserands à domicile se révoltent contre l’introduction de machines à tisser. Les années suivantes, des grèves sont organisées en divers endroits. Le canton de Glaris, haut-lieu de l’industrie textile, édicte dès 1862 une loi sur les fabriques qui impose la journée de douze heures. Au niveau de la politique économique, le protectionnisme en Europe reste une constante. Même après le Blocus continental et le Congrès de Vienne en 1815, l’accès aux débouchés européens demeure difficile pour la Suisse, en dépit de la paix politique. Après la Révolution de juillet 1830, la situation avec la France s’améliore légèrement, amenant au moins la suppression des droits de passage. En 1834, l’Union douanière allemande (Zollverein), fondée sous la direction de la Prusse, élève l’Allemagne au rang de troisième zone économique d’Europe derrière la Grande-Bretagne et la France.
Le rapport Bowring de 1836
La littérature spécialisée internationale associe le terme de « libre-échange » à la Grande-Bretagne du début du XIXe siècle. Dans un écrit de 1819, l’homme d’affaires David Ricardo développe la théorie des avantages comparatifs, en vertu de laquelle, le libre-échange contribue à la prospérité de tous les pays, y compris à celle des pays les plus pauvres. Au même moment, la Grande-Bretagne débat sur les « corn laws » devant régir le commerce des céréales. Des formations politiques prônent alors la suppression des droits de douane à l’importation de céréales. C’est dans ce contexte que John Bowring, membre de la Chambre des communes, se rend en Suisse au nom du gouvernement britannique. Il est chargé de rédiger un rapport sur les cantons fédéraux et de montrer comment la Suisse pratique le libre-échange et en tire profit. Son « Report on the Commerce and Manufactures of Switzerland, presented to both houses of parliament by command of His Majesty » détaillé est le premier et très important rapport scientifique sur l’économie suisse dans les années 1830. Pour chaque canton suisse visité, Bowring décrit non seulement l’économie, mais aussi la politique, l’éducation, la culture et la sécurité sociale. Il note ainsi qu’à Berne, les prisonniers apprennent à écrire. Bien plus qu’une documentation de l’histoire économique générale de la Suisse, le rapport Bowring dresse aussi un état des lieux des directoires commerciaux cantonaux. Il explique comment les commerçants s’organisent en associations et créent des instances régulatrices. Bowring évoque en particulier comment les commerçants suisses prônent le libre-échange et comment l’économie suisse prospère dans le même temps. Lui-même drapier et politicien, Bowring va en quelque sorte à la rencontre de ses homologues suisses. À Genève, il est ainsi accueilli par Marc-Antoine Fazy-Pasteur qui, après ses années d’apprentissage en Angleterre, a créé une filature à Carouge, dans la banlieue genevoise. Ce dernier dirige également une manufacture d’indiennes à Annecy, en France, et appartient à l’opposition libérale à Genève dans les années 1830. En Appenzell, John Bowring s’entretient longuement avec Johann Caspar Zellweger, déjà âgé. Propriétaire de la société Zellweger & Co., celui-ci est actif sur le plan tant politique que philanthropique, en tant que président de la Société suisse d’utilité publique. Outre par l’économie florissante, Bowring est surtout impressionné par le haut niveau d’éducation, le niveau de vie et la satisfaction générale des travailleurs dans les cantons.

Sir John Bowring (1792–1872), drapier, député britannique et futur gouverneur de Hong Kong.

Page de titre du rapport Bowring, 1836.
Extrait de l’introduction du rapport Bowring, 1836
It could not, indeed, but excite the attention of any reflecting person, that the manufactures of Switzerland – almost unobserved, and altogether unprotected, had been gradually, but triumphantly, forcing their way into all the markets of the world, however remote, or seemingly inaccessible. That such a remarkable result was not the consequence of geographical position is obvious, for Switzerland neither produces the raw material which she manufactures, nor, when manufactured, has she any port of outlet, except on the conditions which her maritime neighbours impose upon her. No one of her fabrics owes its prosperity to a protecting or interposing legislation; yet it is not the less true that without custom-houses to exclude or laws to prohibit the full action of foreign competition on her various industries, her progress has been almost unexampled in manufacturing prosperity. I anticipated, certainly, that Switzerland would exhibit a living and instructive example of the truth and importance of the great principles of political economy when brought into practical operation; but I scarcely expected to find that they had been instrumental in producing such a vast mass of content and happiness as I found existing in the manufacturing cantons, or that they would have raised so large a proportion of the labouring class to independence and comfort.
La Suisse est donc confrontée à des barrières douanières, mais aussi à un développement incertain du commerce avec les États de l’Union douanière allemande. Ceux-ci allaient-ils aussi céder à la tentation du protectionnisme ? Le commerce avec les territoires d’outre-mer s’affirme dès lors comme la bouée de sauvetage de l’industrie suisse. Dès le XVIIIe siècle, le réseau des entrepreneurs suisses couvre le monde entier, et ces contacts sont développés plus avant pendant le Blocus continental. À Genève et à Neuchâtel, le Blocus a raison des manufactures d’indiennes (toiles de coton imprimées en couleur), mais en Suisse orientale, Glaris en tête, l’industrie textile prospère au milieu du XIXe siècle. Grâce aux tissus de confection imprimés à la mode orientale, indienne ou africaine, l’industrie textile y retrouve un bel essor. Les indiennes et mouchoirs colorés de l’atelier de tissage manuel du Toggenbourg ainsi que les célèbres sarongs et étoffes en batik de l’indiennerie de Glaris voyagent via la Turquie jusqu’en Perse (aujourd’hui l’Iran) et en Indochine, aux îles de Malaisie, aux Philippines et au Japon tout comme à l’intérieur du continent africain. Le financement moderne des entreprises industrielles va de pair avec l’expansion moderne des transactions commerciales. Ainsi, le Directoire commercial de Saint-Gall finance une expédition à Shanghai afin de trouver de nouveaux débouchés pour l’industrie textile de Suisse orientale. D’autres expéditions conduisent les marchands suisses en Afrique de l’Est et sur l’île de Zanzibar. Aujourd’hui encore, composer des délégations économiques pour toutes les régions du monde relève de la compétence d’econonomiesuisse.
Au début de l’ère capitaliste, au XVIIIe siècle, la Suisse est le seul pays d’Europe à ne pas appliquer la politique commerciale mercantiliste qui, sous la houlette de la France, dissout lentement l’unité économique européenne initiale et donne naissance à une multitude de zones économiques plus ou moins fermées les unes aux autres. La Suisse est le premier, et très longtemps le seul, pays à opposer au protectionnisme du XIXe siècle sa tradition de libre-échange héritée de l’époque moderne. Du point de vue de la Suisse, la percée temporaire des idées de libre-échange au milieu du XIXe siècle – entraînée par la Grande-Bretagne – signifie que les tendances protectionnistes se rapprochent de la tradition suisse de libre-échange et non l’inverse.

Étiquette de la société Tschudi à Schwanden pour le marché ottoman, non datée, vraisemblablement fin du XIXe siècle.
Le franc suisse
Tant que la Suisse consiste en une confédération de cantons souverains, la régale des monnaies se trouve entre les mains des cantons. La Suisse romande utilise alors différents pieds de monnaie, la Suisse orientale le florin, soit un vrai imbroglio monétaire pour les commerçants. Si la fondation de l’État fédéral en 1848 apporte enfin le franc suisse uniforme, des banques privées continuent pourtant d’émettre des billets. La Confédération obtient le monopole de leur émission en 1891, mais ne peut l’exercer qu’à partir de 1910, après que la Banque nationale suisse créée en 1905 soit devenue opérationnelle. La création d’une monnaie fédérale avait été tentée pour la première fois sous la République helvétique. Dès 1799, le système monétaire devait être uniformisé avec le franc suisse reprenant le pied de la pièce bernoise. Ce projet échoue à cause de la pénurie de métal précieux. Après la Médiation, les cantons détiennent à nouveau la régale des monnaies. La Diète tente bien de fixer un pied de monnaie uniforme, mais jusqu’à la réforme monétaire de l’État fédéral, des francs d’alliages, d’empreintes et de poids divers circulent – parallèlement à de nombreuses autres monnaies. Jusqu’en 1848, les monnaies cantonales demeurent donc valables en Suisse. Le nombre de banques passe de 74 à 171 entre 1830 et 1850. En 1848, la Confédération s’attribue la régale des monnaies en vertu de la nouvelle Constitution et définit le franc comme monnaie d’argent, divisée en 100 centimes. La valeur nominale, toujours actuelle, des pièces est fixée avec cinq, deux et un franc, ainsi que les pièces de centimes. Depuis, seule la pièce d’un centime a été officiellement retirée de la circulation, fin 2006. Émis depuis un demi-siècle par diverses banques d’émission et jusque-là peu populaires, les billets de banque s’imposent lors de la crise monétaire de 1870 qui suit la guerre. Par rapport aux devises des principaux partenaires commerciaux comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France ou les États-Unis, le franc suisse ne cesse de s’apprécier. À l’aube de la Première Guerre mondiale, 100 francs suisses équivalent ainsi à tout juste 20 dollars – en 2020, ils en valent 105 environ. Le franc traverse sa première crise en 1936, lorsque la BNS le dévalue de 30 pour cent contre la volonté du Vorort. Rétrospectivement, cette décision s’est toutefois avérée juste et aurait même dû être prise plus tôt. La prochaine épreuve survient en janvier 1973, lorsque le Directoire de la BNS décide de quitter le système de Bretton Woods avec taux de change fixes. Depuis l’introduction de l’euro en 2000, le franc est soumis à une pression constante, et cela n’est pas près de changer dans un avenir proche. Si l’appréciation du franc suisse exprime d’un côté la confiance globale dans la stabilité politique de la Suisse, elle constitue de l’autre aussi un défi constant pour l’industrie d’exportation suisse.
Peter Jenny (1824–1879)
Commerçant en textiles de Glaris, Peter Jenny promeut la fondation de l’Union suisse du commerce et de l’industrie. Sur son initiative, la Commission du commerce glaronnaise écrit au printemps 1869 aux différentes chambres de commerce cantonales. Après la fondation de l’USCI, il est membre de son comité jusqu’en 1877. Fils d’agriculteur, Jenny effectue une formation commerciale à Wattwil et Ancône et des années d’apprentissage à Singapour, dans une société commerciale allemande. Avec sa belle-famille, il dirige l’indiennerie et maison de commerce Blumer & Jenny, basée à Schwanden dans le canton de Glaris et active dans le monde entier. La « Hänggiturm », classée aux monuments historiques, est la tour à sécher où l’on suspend les longs pans de toiles colorées. Aujourd’hui, elle abrite les archives économiques glaronnaises. Peter Jenny ouvre une entreprise à Manille et pratique l’importation des textiles de la société mère à Schwanden ainsi que des montres et des boîtes à musique et l’exportation du tabac, des cigares et du sucre des Philippines. Comme le veut l’usage dans l’État fédéral, Jenny est à la fois entrepreneur, politicien et diplomate. Par la force des choses, il est ainsi consul à Manille. Membre du Conseil de Glaris et de la Commission d’État de 1863 à 1879, conseiller national de 1866 à 1872 et conseiller aux États de 1875 à 1877, Peter Jenny est de ces fabricants qui approuvent une réglementation du travail industriel sur le plan législatif. Glaris est le premier canton suisse à se doter d’une loi sur les usines, et Jenny siège au sein de la commission concernée. En 1877, il siège aussi au sein de la commission d’experts de la loi fédérale sur les fabriques, après que la nouvelle Constitution de 1874 a confié à la Confédération le soin de réglementer le droit du travail. Jenny est par ailleurs administrateur de la Compagnie de l’Union-Suisse (Vereinigte Schweizerbahnen) de 1864 à 1878 et l’initiateur de la ligne de chemin de fer vers l’arrière-pays de Glaris, ouverte en 1879.

« Hänggiturm » de l’entreprise Blumer & Jenny à Schwanden. Tour où sont suspendus pour le séchage les tissus imprimés en couleur à destination des marchés d’outre-mer.
De l’entrepreneuriat chrétien à la responsabilité sociale et à la durabilité des entreprises
L’industrialisation en Europe ainsi que l’expansion en Asie, Afrique et Amérique latine soulèvent aussi la question du comportement éthique des entreprises modernes. Dans quelle mesure les propriétaires d’usines sont-ils responsables du bien-être de leurs travailleurs ? Quels engagements moraux le commerce avec les non-chrétiens exige-t-il ? Pendant près de deux siècles, la question de la responsabilité d’entreprise consiste dans une question religieuse. La première étape – et sans nul doute la plus importante – est l’abolition, c’est-à-dire l’interdiction du trafic transatlantique d’esclaves par le Parlement britannique en 1807 et de l’esclavage par le Congrès de Vienne en 1815. Au début du XIXe siècle, il existe en Suisse de nombreuses publications, sociétés et actions prônant la libération des esclaves aux États-Unis ou en Afrique. La mission dite extérieure, c’est-à-dire la mission chrétienne trouvant son champ d’action outre-mer, met l’accent sur la promotion de l’agriculture et de l’artisanat. L’objectif consiste dans le remplacement du commerce des esclaves par le commerce de coton, d’huile de palme ou d’autres marchandises. La Mission de Bâle, l’une des plus importantes missions protestantes au monde au XIXe siècle, fonde en 1859 une société commerciale à cette fin. La Missions-Handlungs-Gesellschaft AG se lance dans les plantations de cacaoyers dans l’actuel Ghana et exporte le premier sac de cacao africain à Hambourg en 1892. Le fait que des entrepreneurs bâlois fondent précisément à cette époque une société anonyme témoigne de leur intention caritative. Jusqu’au début du XXe siècle, les sociétés anonymes sont utilisées à des fins culturelles et caritatives en Suisse. Les missions de Bâle, Lausanne et Neuchâtel sont gérées et financées par des entrepreneurs protestants, également engagés dans la mission intérieure, c’est-à-dire l’amélioration de la vie des ouvriers des entreprises industrielles. Typiques de l’entrepreneuriat chrétien, des colonies ouvrières se construisent très tôt dans toute l’Europe et dès les années 1850 en Suisse, autour des sites industriels. Après les années 1850, les premières lois cantonales, puis nationales du droit du travail sont adoptées, remplaçant les normes informelles.
Les entrepreneurs chrétiens du XIXe siècle tissent aussi des réseaux internationaux. Des entrepreneurs protestants des régions germanophones se retrouvent ainsi à une conférence à Bonn en 1871 pour discuter de la responsabilité d’entreprise sous l’angle chrétien. Des entrepreneurs chrétiens comme l’horloger et député au Grand Conseil neuchâtelois Henri DuPasquier ou le fabricant de rubans de soie et membre du Grand Conseil bâlois Karl Sarasin s’unissent au sein du Comité suisse pour la réalisation des décisions de la conférence de Bonn afin de façonner, ensemble, l’esprit d’entreprise chrétien. Le professeur et expert allemand de la question ouvrière Victor Böhmert, autre membre de ce comité, est aussi élu au comité du Vorort en 1872.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, les entrepreneurs suisses doivent relever un nouveau défi et choisir entre suivre le courant normal, c’est-à-dire maintenir les relations économiques avec l’Allemagne nazie, ou interrompre celles-ci pour des raisons éthiques, sachant que l’approvisionnement de la Suisse s’effondrerait. De fait, la neutralité politique s’avère plus facile que la neutralité économique, ce qui sera d’ailleurs sanctionné par les Alliés. Pour avoir choisi de suivre le courant normal et maintenu le commerce avec l’Allemagne, des entreprises suisses se retrouvent ainsi dès octobre 1943 sur une liste noire.

La première cité ouvrière de Suisse est construite par la filature Rieter à Winterthour, 1852.
Dans l’après-guerre et après le bouleversement mondial de 1968, la perception des multinationales et de leurs investissements étrangers ainsi que des grandes banques change subitement du tout au tout. Presque du jour au lendemain, le secteur privé devient une cible non seulement en Suisse, mais dans l’ensemble du monde occidental. Tandis que des militants s’engagent contre de grands projets industriels au Tiers-Monde et que l’influence des syndicats est à son apogée, des entreprises industrielles en Suisse traversent de profonds changements structurels sous la pression de la concurrence internationale. Même si elle échoue en 1984, l’initiative du PS sur la fuite des capitaux, qui s’oppose à ce que les fonds de dictateurs en fuite soient acceptés en Suisse, met l’économie suisse politiquement sous pression et la force à corriger son cap. Une pression qui se confirme lorsque quelques entreprises helvétiques invoquent la neutralité de la Suisse pour maintenir leurs activités en Afrique du Sud en dépit des sanctions internationales contre le régime d’apartheid. Cette fois-là, les entrepreneurs suisses exerçant en Afrique du Sud ne peuvent pas mettre en avant la survie de la population suisse comme ils l’ont fait pendant la Seconde Guerre mondiale. Bien au contraire, à cause de la prospérité et de la paix d’après-guerre en Europe occidentale, les citoyens exigent des multinationales un comportement « responsable » dans les pays du Tiers-Monde et au regard de l’environnement. Mais ces pourfendeurs, qu’entendent-ils exactement par « responsabilité des entreprises » ? Les attentes des ONG et des œuvres d’entraide face aux entreprises suisses changent depuis 1968 et ne sont pas toujours claires et cohérentes. Dans un premier temps, les auteurs de la Déclaration de Berne de 1968 exigent des entreprises suisses qu’elles investissent dans l’industrie des pays en développement pour y créer des emplois, y stimuler la croissance économique et y favoriser la modernisation. Puis, dans les années 1970, les entreprises se voient davantage obligées de défendre la création d’emplois et la croissance économique face aux reproches de pollution de l’environnement et de violation des droits de l’homme.




