Une Couronne Pour Des Assassins

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Malgré cela, l'idée que son frère ait mené une sorte de coup d'état dure à accepter. Si quelqu'un d'autre avait envoyé ce message, Jan l'aurait traité de menteur. Mais Oli … il ne savait pas quoi faire.
“Je ne peux pas le dire aux autres”, se dit-il. S'il le disait à ses frères et à sa sœur, ils voudraient repartir à toute vitesse pour s'assurer qu'Ishjemme soit en sécurité et cela priverait Sophia du soutien dont elle avait désespérément besoin. Cela dit, il ne pouvait pas ignorer un message comme celui-là.
Cela signifiait qu'il fallait qu'il rentre à Ishjemme.
Jan ne voulait pas le faire. Il voulait être ici, aussi proche de Sophia que possible. Il voulait être ici au cas où il y aurait encore des conflits, au cas où elle ou sa famille auraient besoin de lui. Ashton se remettait juste des conflits qui l'avaient détruite et, s'il partait maintenant, il aurait l'impression de l'abandonner. Il avait l'impression que ce serait comme abandonner Sophia.
“Sophia n'a pas besoin de moi”, dit Jan.
“Qu'avez-vous dit, mon seigneur ?” demanda le messager.
“Rien”, dit Jan. “Peux-tu prendre un message pour … l'amener à Sophia quand elle pourra l'entendre ? Amène-lui le message que tu m'as donné et dis-lui que j'ai dû aller m'occuper de quelques problèmes. Dis-lui que …” Il ne pouvait dire aucune des choses qu'il voulait. “Dis-lui que je reviendrai bientôt.”
“Oui, mon seigneur”, dit le messager.
Jan partit vers les quais. Les navires de l'invasion y étaient encore et certains capitaines l'écouteraient s'il leur demandait de l'aide. Il n'en emmènerait pas beaucoup, ne pouvait pas supporter l'idée de laisser Sophia sans protection, mais il faudrait qu'il ait quelques forces avec lui pour convaincre son frère de changer d'attitude.
A ce moment-là, Sophia n'avait pas besoin de lui mais il semblait que ce soit le cas de son petit frère et de sa sœur. Même si Jan détestait l'idée de quitter Ashton à ce moment-là, il ne pouvait pas ignorer le message d'Oli. Il ne pouvait pas laisser Endi prendre Ishjemme par la force. Il allait s'y rendre, trouver ce qui se passait vraiment et faire son possible. Quand il aurait fini de résoudre ce problème, il saurait peut-être quoi faire avec la femme qu'il aimait.
CHAPITRE SEPT
Sophia était sur le lit où la sage-femme lui avait quasiment ordonné de s'allonger, entourée d'une foule de serviteurs et de quelques nobles. Franchement, cela faisait tant de gens qu'elle se demandait si une reine avait droit à son intimité. Elle leur aurait volontiers ordonné de sortir si elle avait eu assez de souffle pour le faire. Elle ne pouvait même pas demander à Sebastian de le faire parce que la sage-femme avait clairement ordonné à tous les hommes de quitter la pièce, même au roi.
“Ça se passe bien”, lui assura la sage-femme, et pourtant, Sophia voyait dans son esprit qu'elle était inquiète parce qu'il fallait qu'elle prépare cent choses différentes qui risquaient de mal se passer. A ce moment-là, elle n'arrivait plus à retenir ses pouvoirs et ses pensées la submergeaient comme des vagues qui semblaient suivre les douleurs de ses contractions.
“Je suis là”, dit Kate en entrant précipitamment dans la chambre. Elle regarda les gens qui se tenaient tout autour.
Qui sont tous ces gens ? demanda-t-elle à Sophia par télépathie.
Je ne les veux pas ici, réussit à répondre Sophia malgré sa douleur. Je t'en prie, Kate.
“OK”, cria Kate avec une voix qui correspondait probablement mieux à son nouveau poste dans l'armée. “Tous ceux qui ne sont pas moi ou la sage-femme, dehors ! Non, on ne discute pas. C'est une naissance, pas un spectacle. Dehors !”
Le fait qu'elle avait la main sur le pommeau de son épée convainquit probablement les gens de bouger et, en moins d'une minute, la chambre ne contint plus que les trois femmes.
“C'est mieux ?” demanda Kate en lui prenant la main.
“Merci”, dit Sophia, qui poussa alors un cri quand une nouvelle vague de douleur la frappa.
“Il y a des feuilles de valériane dans un bol là-bas”, dit la sage-femme. “Elles l'aideront à supporter la douleur. Comme vous venez de chasser tous les serviteurs, je pense que vous venez de vous porter volontaire pour m'aider, votre altesse.”
“Sophia n'aura pas besoin de feuilles de valériane”, dit Kate.
Sophia avait entièrement l'impression d'avoir besoin d'elles mais elle comprenait quand même ce que sa sœur voulait dire. Kate toucha son esprit et Sophia sentit aussi Lucas. Ils travaillèrent ensemble pour éloigner son esprit de la douleur, l'emmener au-delà des limites de son corps.
Nous sommes ici pour t'aider, dit Lucas par télépathie, et ton royaume aussi.
Sophia sentit le royaume autour d'elle comme elle ne l'avait senti que quelques fois auparavant. La connexion était indéniable. Elle n'était pas juste sa reine, elle en faisait partie, elle était en phase avec le pouvoir vivant de tout ce qui respirait entre ses frontières, avec l'énergie du vent et des rivières et avec la force fraîche des collines.
La voix de la sage-femme lui parvint de loin. “Il faut que vous poussiez pendant la prochaine contraction, votre majesté. Préparez-vous. Poussez.”
Pousse, Sophia, dit Kate par télépathie.
Sophia sentit son corps réagir alors qu'il lui paraissait maintenant très lointain, si lointain que la douleur qui semblait attendre était comme une chose qui arrivait à quelqu'un d'autre.
Il faut que tu pousses plus fort, dit Kate par télépathie.
Sophia fit de son mieux et elle entendit des cris de douleur qui, supposa-t-elle, devaient être les siens, même si elle avait l'impression qu'ils ne la touchaient pas. Cependant, ils touchèrent le royaume. Elle vit des nuages d'orage se rassembler au-dessus d'elle, sentit la terre gronder sous elle. Comme elle n'avait guère de contrôle sur cette connexion, elle ne pouvait pas empêcher ce grondement de monter.
Les nuages d'orage éclatèrent et relâchèrent un torrent de pluie qui fit gonfler les rivières et trempa les gens qui se trouvaient dessous. L'orage fut bref et puissant et le soleil revint si vite dans le ciel que Sophia eut l'impression qu'il n'y avait jamais eu d'orage. Alors, un arc-en-ciel suivit dans son sillage.
Tu peux revenir maintenant, Sophia, dit Lucas par télépathie. Regarde ta fille.
Avec Kate, il ramena Sophia, lui fit reprendre conscience pour qu'elle retrouve la chambre. Respirant avec difficulté, Sophia vit la sage-femme qui se tenait à quelque distance et enveloppait déjà une petite forme dans des langes. Lucas était là, maintenant. Visiblement, il avait décidé de ne pas tenir compte de l'injonction de la sage-femme.
Sophia se sentit submergée par une vague de joie quand elle entendit sa fille crier pour qu'elle la tienne, gargouillant comme les bébés qui veulent leur mère.
“A l'entendre, elle est forte”, dit Kate en prenant le bébé avec une douceur surprenante et en attendant que la sage-femme s'en aille avant de tendre le bébé à Sophia. Sophia tendit le bras vers sa fille et contempla un regard qui semblait découvrir le monde entier. A ce moment-là, pour Sophia, sa fille était le monde entier.
La vision frappa Sophia si vite qu'elle en eut le souffle coupé.
Une jeune femme rousse se tenait dans une salle du trône et les représentants de cent pays étaient agenouillés devant elle. Elle marchait à grands pas dans les rues et distribuait du pain aux pauvres, ramassait les fleurs que l'on jetait à ses pieds pour en tresser une couronne qu'elle offrait en riant à un groupe d'enfants. Elle tendit le bras vers une fleur fanée et la ramena à la vie …
… Elle traversait un champ de bataille à grands pas, une épée en main, et elle la plongeait dans le corps des mourants, mettant fin à leurs efforts de survie. Elle tendit le bras vers un jeune homme, lui enleva la vie d'un toucher et la déversa dans le grand réservoir de pouvoir qui lui permettrait de soigner ses propres troupes …
… Elle dansait au milieu d'un bal, virevoltait en riant, visiblement aimée par ceux qui l'entouraient. Des artistes travaillaient sur le côté de la salle avec toutes sortes de matériaux, de la peinture, de la pierre, de la magie, et ils créaient des œuvres si belles que les regarder faisait presque mal aux yeux. Elle admettait les pauvres dans ce banquet, pas par charité mais parce qu'elle ne voyait pas de différence entre donner à manger à ses amis et donner à manger à tous ceux qui avaient faim …
… Elle se tenait au bord d'une fosse de combat, devant un groupe de nobles à genoux qui tremblaient et levaient les yeux vers elle avec un mélange de crainte et de haine qui mettait Sophia mal à l'aise quand elle le voyait.
“Vous m'avez trahie”, dit-elle d'une voix d'une beauté presque parfaite. “Vous auriez pu tout avoir. Vous n'aviez qu'à suivre mes ordres.”
“Et n'être que des esclaves !” dit un des hommes.
Elle avança vers eux, une épée en main. “Il faudra payer le prix pour cela.”
Elle se rapprocha et la tuerie commença pendant que, autour d'elle, la foule psalmodiait un mot, un nom unique : “Christina, Christina …”
Sophia reprit brusquement conscience et regarda fixement sa fille sans comprendre ce qui venait de se passer. A présent, Sophia savait reconnaître une vraie vision mais elle ne comprenait pas ce que tout cela signifiait. Elle avait l'impression d'avoir reçu deux séries de visions en même temps, l'une contredisant l'autre. Elles ne pouvaient pas être vraies toutes les deux, n'est-ce pas ?
“Sophia, que se passe-t-il ?” demanda Kate.
“Je … j'ai eu une vision”, dit Sophia. “Une vision sur ma fille.”
“Quelle sorte de vision ?” demanda Lucas.
“Je ne la comprends pas”, dit Sophia. “Je l'ai vue et, une fois sur deux, elle faisait des choses belles et merveilleuses alors que, le reste du temps … c'était cruel et maléfique.”
Montre-nous, suggéra Kate.
Sophia fit de son mieux pour leur envoyer les images de la vision. Même ainsi, elle n'eut pas la sensation de leur avoir transmis le sens complet. Elle ne pouvait pas leur exprimer tout l'émerveillement et toute la terreur qu'elle ressentait, la sensation puissante de réalité de ces scènes, même par rapport à d'autres visions qu'elle avait eues.
“Puis-je toucher son esprit ?” demanda Lucas quand Sophia eut terminé.
Sophia hocha la tête, devinant qu'il cherchait des signes indiquant que sa fille n'était pas ce qu'elle semblait être. Après ce que Siobhan avait essayé de faire pour la capturer avant qu'elle ne naisse, la perspective était terrifiante.
“Elle est encore elle-même”, dit Lucas, “mais je sens son pouvoir. Elle va être plus forte que nous tous, à mon avis.”
“Mais que signifient les visions ?” leur demanda Sophia. Sa fille avait l'air tellement parfaite dans ses bras. Sophia ne pouvait l'imaginer traverser un champ de bataille d'un pas raide et voler la vie aux gens comme le Maître des Corbeaux aurait pu le faire avec ses oiseaux.
“Ce sont peut-être des possibilités”, suggéra Kate. “Siobhan me disait qu'elle examinait les fils de l'avenir et qu'elle choisissait les choses qui en provoqueraient d'autres. Peut-être s'agit-il de deux évolutions possibles de sa vie.”
“Mais nous ne savons pas ce qui fait la différence”, dit Sophia. “Nous ne savons pas comment faire en sorte que seules les bonnes choses se passent.”
“Tu vas l'élever avec amour”, dit Lucas. “Tu vas bien l'éduquer. Tu vas l'aider à aller vers la lumière, pas vers les ténèbres. La petite Christina aura du pouvoir quoi que tu fasses mais tu peux l'aider à bien s'en servir.”
Le nom fit frémir Sophia. Même si c'était celui de sa mère, après la vision, elle ne pouvait plus le donner à sa fille. C'était hors de question.
“Tout sauf Christina”, dit-elle. Elle pensa aux fleurs qu'elle avait vu sa fille tisser dans la rue. “Violette. Nous allons l'appeler Violette.”
“Violette”, dit Kate avec un sourire, tendant un doigt vers le tout petit bébé pour qu'il le saisisse. “Elle est déjà forte, comme sa mère.”
“Comme sa tante, si ça se trouve”, répondit Sophia. Son sourire s'assombrit un peu. “S'il vous plaît, ne dites rien de tout ça à Sebastian, ni l'un ni l'autre. Il ne faut pas qu'il ait à supporter cette incertitude sur l'avenir de sa fille.”
“Si tu veux que je ne le dise à personne, alors, je ne dirai rien”, lui assura Lucas.
“Moi non plus”, dit Kate. “Si quelqu'un peut l'élever de façon à ce qu'elle devienne une bonne personne, c'est toi, Sophia. De plus, nous serons là pour t'aider.”
“Absolument”, dit Lucas. Il se sourit à lui-même. “Peut-être aurai-je la possibilité de jouer le rôle de l'Officiel Ko et de lui transmettre quelques-unes des choses qu'il m'a enseignées.”
Ils avaient l'air vraiment certains que tout se passerait bien et Sophia voulait les croire. Pourtant, une partie d'elle-même ne pouvait pas oublier les choses qu'elle avait vues. Sa fille lui sourit avec une parfaite innocence. Il faudrait que Sophia s'assure que rien de cela ne change.
CHAPITRE HUIT
Henry d’Angelica, le fils aîné de Sir Hubert et de Lady Neeme d’Angelica, devait accomplir ce qui lui semblait actuellement être la mission la plus ardue du royaume : essayer d'empêcher ses parents de trop s'attrister des événements qui avaient secoué le royaume au cours des quelques dernières semaines.
“Ianthe est bouleversée, bien sûr”, dit sa mère entre deux sanglots, comme si la détresse que ressentait la tante de Henry depuis la mort de sa fille était une nouvelle.
Le père de Henry, qui se débrouillait mieux avec la colère qu'avec la tristesse, donna un coup de son poing ridé sur le bois de la cheminée. “Ces choses que ces barbares lui ont faites … savez-vous s'ils ont mis la tête de la pauvre fille sur une pique ?”
Henry avait surtout entendu ses parents répéter cette rumeur, avec une centaine d'autres. La maisonnée n'avait pas entendu grand-chose d'autre depuis l'invasion. Angelica avait été faussement accusée de trahison. Angelica avait été taillée en pièces par la populace, pendue ou décapitée. Les envahisseurs avaient envahi les rues et assassiné tous ceux qui portaient les couleurs royales. Ils s'étaient mis avec le fils qui avait assassiné la vieille reine …
“Henry, tu ne nous écoutes même pas ?” demanda son père.
Théoriquement, Henry n'aurait pas dû tressaillir. A dix-neuf ans, il était un homme. Il était grand et fort, bon à l'épée et encore meilleur au pistolet. Pourtant, quand il entendait la voix de son père, il redevenait toujours un petit garçon.
“Je suis désolé, Père. Qu'avez-vous dit ?” demanda Henry.
“J'ai dit qu'il fallait faire quelque chose”, répéta son père avec une mauvaise grâce évidente.
“Oui, Père”, dit Henry.
Son père le regarda avec colère. “Vraiment, malgré toute mon éducation, tu n'es que l'ombre d'un homme. Ton cousin, lui ...”
“Enfin, mon amour …” commença sa mère, mais de la façon peu enthousiaste dont elle était coutumière.
“Pourtant, c'est vrai !” dit son père sur un ton cassant en faisant les cent pas devant la cheminée comme un garde devant la porte d'un château. Cela dit, l'homme important qu'était Sir Hubert n'aurait probablement pas apprécié la comparaison. “Ce garçon n'apprend rien. Combien de tuteurs a-t-il eu pendant son enfance ? Ensuite, il y a eu le commandement de cette compagnie militaire dont il a fallu que je le sorte en payant cher, puis il a essayé de rejoindre l'Église de la Déesse Masquée …”
Henry ne se fatigua pas à signaler que c'étaient ses parents qui avaient été à l'origine de tout cela. S'il y avait eu tant de tuteurs, c'était parce que son père avait l'habitude de les renvoyer dès qu'ils enseignaient une chose qu'il n'approuvait pas; donc, Henry s'était surtout éduqué lui-même dans la bibliothèque de la maison. De même, c'était son père qui avait décidé qu'un commandement dans une compagnie libre n'était pas une bonne place pour son fils. Enfin, l'histoire avec l'Église avait même été l'idée du vieil homme jusqu'au jour où il avait appris que cela signifierait que Henry ne pourrait jamais donner à la famille les héritiers qu'il lui fallait.
“Tu rêvasses encore”, dit son père sur un ton cassant. “Ta cousine ne rêvasserait pas, elle. Elle a fait quelque chose de sa vie. Elle a épousé un roi !”
“Et presque épousé un prince deux fois”, dit Henry, incapable de se taire.
Il vit son père blêmir de colère. Henry connaissait cette expression et savait ce qu'elle présageait. Pendant son enfance, il avait vu cette expression très souvent et avait dû rester immobile et insensible aux gifles ou aux coups de badine qui avaient suivi. Il se prépara à faire de même aujourd'hui.
En fait, quand son père envoya son coup, Henry se rendit compte que sa main s'était dressée presque automatiquement pour attraper le bras, qu'elle serrait assez fort pour donner un bleu au poing de son père qu'il immobilisait en le regardant d'un air calme. Il recula en laissant retomber le bras de son père.
Sir Hubert se frotta le poing. “Je veux que tu quittes ma maison ! Tu n'y es plus le bienvenu !”
“Je pense que vous avez raison”, dit Henry. “Il faudrait que je parte. Veuillez m'excuser.”
Avec un calme qui le surprit lui-même, il quitta la pièce, monta à l'étage et alla dans la chambre qu'il occupait depuis son enfance. A cet endroit, il commença à rassembler des affaires, à choisir ce qu'il lui faudrait et à se demander ce qu'il allait devoir faire.
Henry n'avait pas beaucoup connu sa cousine de son vivant. Il y avait ceux qui disaient que, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleu foncé et ses beaux traits, il lui ressemblait en fait un peu mais Henry ne l'avait jamais constaté. C'était peut-être parce qu'Angelica avait toujours été l'idéal par rapport auquel il avait été considéré comme inférieur. Elle était plus intelligente, s'entendait mieux avec les gens ou avait plus de succès à la cour.
Henry n'était pas sûr que ces choses soient vraies. Habituellement, avant que son père les avait renvoyés, ses tuteurs avaient été surpris par la vitesse à laquelle Henry apprenait et il avait toujours su pousser les gens à faire ce dont il avait besoin. S'il avait manqué de succès à la cour, cela avait surtout été dû à un manque d'intérêt.
“Il faudra que ça change”, se dit Henry.
Il avait entendu les rumeurs sur sa cousine mais il avait aussi eu l'intelligence de chercher ses propres sources d'information. Il avait payé des hommes pour qu'ils lui dévoilent ce qu'ils savaient et avait bu avec les voyageurs qui s'arrêtaient à l'auberge locale. D'après ce qu'il comprenait, sa cousine avait été rejetée non pas une fois mais deux par Sebastian, le fils qui, selon la rumeur, avait assassiné sa mère. Angelica avait alors pris le parti de Rupert, probablement pour s'assurer d'arriver jusqu'au trône mais, à ce moment-là, l'invasion menée par Sophia Danse avait fait des cibles de tous ceux qui étaient liés à la famille royale.
“Et elle en est morte”, marmonna Henry en allant chercher ses vêtements et de l'argent, des pistolets et sa vieille rapière de duel.
Il était certain qu'Angelica avait accompli beaucoup de choses abominables pour arriver si haut. Une partie de Henry aurait voulu ne pas comprendre comment ces choses fonctionnaient mais il le comprenait et même quelqu'un comme Angelica ne pouvait devenir reine par accident. Elle n'avait jamais hésité à tricher ou à mentir pour gagner aux jeux de son enfance dès que cela avait paru pouvoir lui apporter un avantage.
Pourtant, ce dont les rumeurs l'accusaient … elles ressemblaient plus à une déformation de l'histoire par des gens qui voulaient se refaire une virginité. Elles étaient une excuse pour la mettre à mort, pour arriver au pouvoir sans plus d'obstacles.
S'il avait été comme son père, Henry aurait éclaté d'une colère impuissante à cette idée. S'il avait été comme sa mère, il se serait effondré sous une telle horreur tout en répandant des ragots. Cela dit, il n'était pas comme eux. Il était un homme qui faisait le nécessaire et il fallait qu'il le fasse maintenant.
“L'honneur de la famille ne se contenterait jamais de moins”, dit Henry en se redressant et en soulevant son sac.
Il redescendit et s'arrêta à la porte du salon.
“Mère, Père, je m'en vais maintenant. Je ne reviendrai pas. Je veux que vous sachiez que je vais venger la mort de ma cousine quoi qu'il en coûte. Je ne le fais pas pour que vous soyez fiers de moi, vu que, franchement, votre opinion sur la question m'indiffère, mais parce qu'il faut que quelqu'un le fasse. Adieu.”
Comme discours d'adieu, c'était singulièrement froid mais Henry sentait qu'il n'avait rien de mieux à leur offrir. Il quitta la maison à pas raides sans tenir compte des pleurs de sa mère ou des regards courroucés de son père.
A l'écurie, il choisit la belle jument châtain qu'il chevauchait toujours avec un cheval moucheté pour porter ses bagages. Il commença à seller les deux bêtes sans la moindre hésitation. Il avait déjà arrêté de penser à ses parents et se concentrait sur les choses qu'il allait falloir qu'il fasse dans les jours à venir, les alliances qu'il allait devoir nouer, les combats qu'il allait falloir qu'il gagne avec des mots, de l'or et de l'acier.
Est-ce que leur nouvelle reine était véritablement une des Danse ? C'était possible, vu les rumeurs, mais, même si elle l'était, cela ne lui donnait pas le droit de prendre le trône. Il avait été la prérogative de Rupert, puis d'Angelica après la mort de Rupert. Comme le seul membre restant des Flambergs était presque certainement coupable de trahison, cela signifiait …
“Oui”, dit Henry avec un sourire triste parce qu'il avait atteint sa conclusion bien trop facilement, “ça pourrait fonctionner.”
Ce n'était pas qu'il voulait le faire. Il n'avait pas plus besoin d'un trône qu'il n'avait désiré le poste dans le clergé que ses parents avaient essayé de lui imposer. C'était tout simplement un élément nécessaire de ce qui allait se passer. S'il fonçait à Ashton et essayait de tuer la reine, il ne serait qu'un simple traître.
Pourtant, il ne pouvait pas permettre aux envahisseurs d'Ishjemme d'échapper à leur punition. D'un seul coup, ils avaient détruit tous les systèmes soigneusement installés à la suite des guerres civiles. Ils avaient détruit l'ordre ancien et institué un nouveau où l'Assemblée des Nobles était sujette aux caprices du souverain et où sa cousine pouvait être exécutée sur un simple mot de la reine.
Henry ne l'accepterait pas. Il pouvait remettre les choses en l'état. Il pouvait résoudre le problème.
Cette idée en tête, il partit. Il allait avoir besoin de soutien pour cette mission et, heureusement, Henry savait exactement où le trouver.
CHAPITRE NEUF
Sophia eut l'impression qu'une semaine ne suffisait pas. C'était trop peu de temps à passer avec son mari. C'était trop peu de temps à gâter Violette, qui roucoulait dès que Sophia la tenait et qui voulait caresser la fourrure de Sienne dès que la chatte de la forêt approchait.
“Nous n'avons pas besoin de partir si vite si tu ne veux pas”, dit Lucas. Ils étaient sur les quais, en train d'attendre le navire qui devait les transporter, et les gens étaient amassés autour d'eux pour les voir partir. Le Grand Marchand N’Ka attendait à bord et leur souriait probablement parce qu'il pensait aux caisses de marchandises et aux promesses que Sophia lui avait données.
“Ou alors, on peut y aller à deux”, dit Kate, “et on te rapporterait nos parents.”
Sophia secoua la tête. “Je sais que ça a l'air fou de le faire si vite et que ça me fait souffrir plus que je ne peux le dire de laisser Violette à Ashton mais j'ai la sensation que, si nous devons retrouver nos parents, il faudra que ce soit à trois. S'ils se sont assurés que la carte ne soit lisible en totalité que par nous trois, c'est qu'il y a une raison.”





