Les histoires d'Annie, la poupée de chiffon. Livre en français

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Quelques mots de la traductrice
Johnny Gruelle
Les histoires d'Annie, la poupée de chiffon
Ce livre a été publié pour la première fois il y a plus de cent ans, en 1918. Depuis, Annie, la poupée de chiffon, est devenue une héroïne adorée par plusieurs générations d'enfants et d'adultes. Ce livre célèbre a tout de suite conquis le cœur des lecteurs. Aujourd'hui encore, il est réédité dans de nombreuses langues à travers le monde. Le secret est sans doute dans ces histoires pleines de tendresse, qui nous apprennent à aimer, à prendre soin des autres et à être bons. Et ces belles leçons sont toujours aussi précieuses.
Ce livre est rempli d'amour. Entre les lignes, on sent tout l'amour que l'auteur porte à sa fille. Moi aussi, j'y ai ajouté ma petite part d'amour : celui que je porte à mes enfants. Je pense que les livres pour enfants les plus sincères et les plus doux naissent de l'amour des parents. Et lorsque des parents liront ce livre à leurs enfants, comme mon papa me le lisait autrefois, il y aura encore un peu plus d'amour dans le monde.
Je voulais faire découvrir Annie à nos jeunes lecteurs, sans transformer ce vieux conte en une histoire moderne, mais aussi sans obliger les enfants à se battre avec des mots et des expressions d'autrefois. J'ai donc essayé de garder l'univers et l'atmosphère du texte original, son humour plein de gentillesse, sa simplicité et son charme un peu naïf. Mais j'ai aussi adouci certains passages et choisi des mots et des phrases plus simples, pour que les enfants comprennent plus facilement l'histoire.
Attention ! Que signifie « traduction adaptée » ?
Je traduis au plus près de loriginal, sans coupures ni simplifications, mais j'en adoucis les aspérités. Par exemple, si loriginal mentionne de la mélasse, je traduis par « sirop épais ». Le sens reste proche, cela évite de faire référence à un produit quon ne trouve plus dans les rayons, et le matériau ainsi que la texture de lobjet sont restitués fidèlement.
Puisse Annie rester telle que Johnny Gruelle l'a imaginée : gentille, curieuse, courageuse et toujours prête à partir à la découverte de nouvelles aventures !
Pauline Poëtte

Dans un joli coin de Silvermine, dans le Connecticut, vivait une petite fille qui s'appelait Marcella. Elle avait des poupées qu'elle aimait beaucoup, des chatons et d'autres animaux. Sa maman, Myrtle, prenait soin d'elle, et son papa, Johnny Gruelle, était artiste et écrivain.
C'est ici, parmi les arbres verts, les eaux calmes de la rivière et les vieilles maisons, que sont nées des histoires que nous aimons encore lire aujourd'hui.
Préface et dédicace
Pendant que j'écris ces lignes, une vieille poupée de chiffon est assise sur mon bureau, appuyée contre le téléphone.
Ma chère vieille Annie, la poupée de chiffon !
C'est la même Annie avec laquelle ma maman jouait quand elle était petite.
Elle est assise devant moi, un peu de travers, avec ses petits bras et ses petites jambes souples. Elle me regarde de ses yeux en boutons, honnêtes et francs. À la lumière de la lampe électrique, ses yeux brillent.
On dirait qu'aujourd'hui, Annie a pris part à un « goûter » : elle a du chocolat sur tout le visage.
Elle sourit sans cesse, joyeusement.
Bien sûr, les souris l'ont un peu grignotée. Elles ont même fait leur nid dans le coton tout doux qui la remplit. Mais Annie sourit toujours aussi largement qu'avant, car son sourire est dessiné directement sur son visage.
Combien d'aventures as-tu vécues, Annie !
Combien de joie et de bonheur as-tu apportés dans le monde !
Quoi qu'on t'ait fait, tu as tout supporté avec tant de patience !
Quelles leçons de bonté et de courage pourrais-tu nous enseigner si seulement tu pouvais parler ! Après tout, tu as déjà cinquante-neuf ans. Pas étonnant que les poupées de chiffon soient les plus aimées ! Tu es si gentille, si patiente et si adorable.

Plus les poupées de chiffon vieillissent, plus les enfants les aiment.
Qui sait ? Peut-être qu'un Pays des fées est rempli de vieilles poupées de chiffon, toutes douces. Elles voyagent à travers les merveilles du Pays des fées, bien installées dans des bras accueillants, tout près de petits cœurs remplis d'une lumière chaude et ensoleillée.
Je dédie donc ces histoires d'Annie, la poupée de chiffon, aux millions d'enfants et d'adultes qui ont aimé les poupées de chiffon.
Johnny Gruelle
Début de l'histoire
Marcella aimait jouer dans le grenier de la vieille maison douillette de sa grand-mère, loin de la ville. Il y avait tant de vieilles choses oubliées qu'on y trouvait toujours quelque chose d'intéressant.
Un jour, Marcella jouait depuis longtemps avec un vieux rouet. Elle eut envie de se reposer sur un vieux canapé rempli de crin.
« Je me demande ce qu'il y a dans ce tonneau, tout au fond, dans le coin ? » pensa-t-elle.
Marcella sauta du canapé et passa par-dessus deux coffres poussiéreux pour rejoindre le tonneau qui se trouvait juste sous la pente du toit.
Il faisait assez sombre. Marcella sortit donc du tonneau un grand tas d'objets et les emporta près la fenêtre du grenier, où il faisait plus clair.
Elle y trouva un drôle de petit bonnet avec de longs rubans blancs. Marcella le mit sur sa tête.
Dans un vieux sac en cuir, elle trouva plusieurs vieilles photos d'hommes et de femmes habillés de façon étrange. Il y avait aussi une photo d'une très jolie petite fille aux longues boucles soigneusement peignées en arrière. Elle portait une longue robe et de drôles de petits pantalons qui descendaient jusqu'aux chaussures.

Puis, parmi toutes ces choses, Marcella trouva une vieille poupée de chiffon.
Elle n'avait qu'un seul œil en forme de bouton, un nez dessiné et une bouche souriante. Sa robe était faite d'un tissu doux, bleu, avec de jolies petites fleurs et des pois.
Folle de joie d'avoir trouvé une si jolie poupée, Marcella prit Annie, la poupée de chiffon, et courut en bas pour la montrer à sa grand-mère.

« Oh ! Oh ! Où l'as-tu trouvée ? s'écria sa grand-mère. C'est bien la vieille Annie, la poupée de chiffon ! Je l'avais complètement oubliée. Elle a dû passer, je crois, cinquante ans dans le grenier ! Oh ! Ma chère vieille Annie ! Viens, je vais te coudre un deuxième œil ! »
La grand-mère se dirigea vers sa machine à coudre pour prendre une aiguille et du fil.
Marcella regardait sa grand-mère coudre un œil à la poupée. Pendant ce temps, sa grand-mère lui racontait comment elle jouait avec Annie quand elle était petite.
« Voilà ! » dit la grand-mère en riant. « Maintenant, tu as deux beaux yeux en boutons, Annie ! Tu vas pouvoir voir comme le monde a changé pendant tout ce temps où tu es restée enfermée dans le grenier ! Tu as maintenant une nouvelle petite maîtresse et une amie : Marcella. J'espère que vous serez aussi heureuses ensemble que nous l'avons été, toi et moi, autrefois ! »

Puis la grand-mère donna Annie à Marcella et lui dit très sérieusement :
« Marcella, laisse-moi te présenter ma chère amie : Annie, la poupée de chiffon. Annie, voici ma petite-fille Marcella ! »
Et la grand-mère bougea les doigts si joyeusement que la poupée de chiffon hocha la tête.
« Oh, grand-mère ! Merci mille fois ! » s'écria Marcella en serrant sa grand-mère dans ses bras et en l'embrassant. « Je vais tellement m'amuser avec Annie ! »
C'est ainsi qu'Annie, la poupée de chiffon, entra dans la famille de poupées de Marcella. Et c'est là que commencèrent les aventures d'Annie, la poupée de chiffon, que je vais maintenant vous raconter.
1. Une leçon pour Annie, la poupée de chiffon
Un jour, les poupées se retrouvèrent seules dans la maison.
La petite maîtresse installa ses poupées dans la pièce et leur dit de bien se tenir jusqu'à son retour.
Elles restèrent donc assises bien sagement, sans même bouger un doigt, jusqu'à ce que la petite fille quitte la pièce.
Alors, le Soldat de plomb tourna la tête et fit un clin d'œil à Annie, la poupée de chiffon.
Quand le portail d'entrée se referma, les poupées comprirent qu'il n'y avait plus personne dans la maison. Aussitôt, elles sautèrent de leur place.
- Maintenant, amusons-nous ! s'écria le Soldat de plomb. Allons chercher quelque chose de bon à manger !
- Oui ! Allons chercher quelque chose de bon à manger ! crièrent toutes les autres poupées en chœur.
- Ce matin, quand notre petite maîtresse jouait avec moi, dit Annie, elle m'a portée devant une porte. Et là, j'ai senti une odeur... On aurait dit qu'il y avait quelque chose de vraiment, vraiment délicieux !
- Alors, conduis-nous, Annie ! s'écria la Poupée française.
- Annie sera notre chef ! Elle nous montrera le chemin ! dit le petit Indien.

Les poupées applaudirent et crièrent :
- Hourra ! Annie sera notre chef !
Annie, la poupée de chiffon, était très fière de la confiance et de l'amour que les poupées lui témoignaient. Elle accepta avec plaisir de devenir leur chef.
- Suivez-moi ! ordonna-t-elle, puis elle traversa la pièce d'un pas décidé.
Les autres poupées la suivirent. Elles coururent dans toute la maison jusqu'à ce qu'elles arrivent enfin devant la porte du garde-manger.
- C'est ici ! s'écria Annie.
Et en effet, toutes les poupées sentirent une odeur si délicieuse qu'elles comprirent aussitôt qu'il devait y avoir quelque chose de vraiment, vraiment bon derrière cette porte.
Mais aucune d'elles n'était assez grande pour ouvrir la porte. Elles la poussèrent et tirèrent de toutes leurs forces, mais elle resta fermée.
Les poupées se bousculaient et tombaient les unes sur les autres. Parfois, elles marchaient même sur celles qui étaient tombées. Elles faisaient tout leur possible pour ouvrir la porte.
Finalement, Annie s'éloigna des autres et s'assit par terre.
Quand les autres poupées la virent assise là, en train de se gratter la tête avec ses petites mains de chiffon, elles comprirent qu'elle réfléchissait.
- Chut ! Chut ! murmurèrent-elles.
Elles s'approchèrent doucement d'Annie et s'assirent devant elle.
- Il doit bien y avoir un moyen d'entrer, dit Annie.
- Annie dit qu'il doit y avoir un moyen d'entrer ! crièrent toutes les poupées.
- Aujourd'hui, je n'arrive pas à réfléchir correctement, dit Annie. J'ai l'impression d'avoir un trou dans la tête.
La Poupée française s'approcha d'Annie et lui enleva son petit bonnet.
- Tu as vraiment un trou dans la tête, Annie ! dit-elle.
Elle sortit une épingle de sa jupe et s'en servit pour refermer la déchirure dans la tête d'Annie.
- Excuse-moi, ce n'est pas très joli. Tu as maintenant quelques plis sur le front ! remarqua-t-elle.
- C'est beaucoup mieux ! se réjouit Annie. Maintenant, je peux de nouveau réfléchir.
- Annie peut de nouveau réfléchir ! crièrent les autres poupées en chœur.
- Je crois que mes pensées s'échappaient par ce trou ! dit Annie.
- C'est sûrement ça, chère Annie ! répondirent les autres poupées.
- Maintenant que je peux réfléchir, dit Annie, je crois que la porte est fermée à clé. Pour entrer, il faut trouver la clé !
- Ce sera facile ! dit le Poupon hollandais, qui savait dire « Maman » quand on le penchait en avant ou en arrière. Que le courageux Soldat de plomb tire sur la clé pour la faire sortir de la serrure avec son petit pistolet !
- Je vais m'en charger ! cria le Soldat de plomb en levant son arme.
- Oh non, Annie ! s'écria la Poupée française, effrayée. Je t'en prie, ne le laisse pas tirer !
- Non ! dit Annie. Nous allons trouver un moyen plus silencieux.
Elle réfléchit un instant, puis sauta de joie et s'écria :
- J'ai trouvé !
Elle attrapa Jack le Culbuteur et l'emmena jusqu'à la porte. Il sauta de plus en plus haut le long de son bâton et ouvrit la serrure.
Alors, toutes les poupées se précipitèrent vers la porte, qui s'ouvrit en grand.

Quelle pagaille ! Les poupées grimpèrent les unes sur les autres, car chacune voulait être la première à atteindre les friandises.
Elles montèrent sur les étagères du garde-manger, se bousculèrent et renversèrent un pot de crème. La crème éclaboussa toute la robe de la Poupée française.
Le petit Indien trouva du pain de maïs, le trempa dans du sirop épais et s'assit pour faire un festin.
Un pot de confiture de framboises se renversa lui aussi. Les poupées mangèrent de la confiture jusqu'à ce que leurs petits visages deviennent tout rouges.
Le Soldat de plomb tomba trois fois de l'étagère et se tordit même une jambe de plomb. Mais, chaque fois, il remonta courageusement.
Jamais les poupées ne s'étaient autant amusées. Quelle aventure !
Elles avaient déjà mangé beaucoup de friandises quand, tout à coup, elles entendirent le portail d'entrée s'ouvrir.
Les poupées ne prirent pas la peine de redescendre doucement des étagères. Elles tombèrent ou sautèrent par terre et coururent aussi vite qu'elles le purent jusqu'à la chambre des enfants, laissant derrière elles un chemin de miettes de pain et de confiture.
Au moment où leur petite maîtresse entra dans la pièce, les poupées tombèrent par terre un peu partout.

- Comme c'est étrange ! s'écria la petite maîtresse. J'avais pourtant laissé toutes mes poupées bien assises à leur place ! Est-ce que Fido, le chiot, aurait mis tout ce désordre ?
Mais elle aperçut alors le visage d'Annie et la souleva.
- Oh, Annie, tu es toute collante ! On dirait que tu es couverte de confiture !
La petite fille lécha la main de la poupée.
- Oui, c'est bien de la confiture ! Eh bien, Annie ! Tu es allée dans le garde-manger ! Et les autres poupées aussi !
La petite maîtresse posa Annie par terre et sortit de la pièce.
Quand elle revint, elle portait un tablier et ses manches étaient retroussées.
La petite fille ramassa toutes les poupées sales et collantes dans un panier et les emporta dans le jardin, sous le pommier.
Elle y prépara une petite baignoire pour les poupées et une planche à laver. Puis elle prit les poupées une par une, les frotta avec une brosse, les lava dans l'eau savonneuse et les plongea encore et encore dans l'eau, jusqu'à ce qu'elles soient toutes propres.
Ensuite, elle étendit les poupées sur une corde pour les faire sécher au soleil.
Les poupées restèrent toute la journée sur la corde, à se balancer dans le vent.
Au bout d'une heure, Annie, la poupée de chiffon, dit :
- On dirait que le soleil me chauffe tellement le visage qu'il efface mon sourire !

- Non, il est toujours là ! répondit le Soldat de plomb. Le vent vient de me tourner dans l'autre sens, et je peux te voir. Mais je crois que mes bras grinceront toujours quand je les bougerai. Ils sont tout rouillés !
Le vent fit alors basculer le Poupon hollandais. Le petit ressort auquel il était attaché se détendit. Le poupon, rempli de sciure, tomba lourdement dans l'herbe, se retourna et cria :
- Maman !
Vers le soir, la porte de derrière s'ouvrit et la petite maîtresse sortit dans le jardin. Elle apporta une petite table et des chaises.
La petite fille mit la table, détacha les poupées de la corde et les installa tout autour.
Sur la table, il y avait des tasses remplies de limonade au raisin, d'une jolie couleur lavande, et de petits biscuits ronds et croustillants, saupoudrés de sucre glace.
Après ce merveilleux repas, la petite maîtresse ramena les poupées dans la maison. Elle les peigna et leur mit de jolies chemises de nuit toutes propres.
Puis les poupées se couchèrent dans leurs petits lits. La petite maîtresse embrassa chacune d'elles pour lui souhaiter bonne nuit, puis sortit de la chambre sur la pointe des pieds.
Toutes les poupées restèrent couchées en silence pendant quelques minutes, comme de petites souris.
Puis Annie, la poupée de chiffon, se redressa sur ses petits bras souples et dit :
- J'ai réfléchi à quelque chose !
- Chut ! murmurèrent les autres poupées. Annie est en train de réfléchir !

- Oui, dit Annie. J'ai compris quelque chose. Notre petite maîtresse nous a préparé un si merveilleux repas sous le pommier pour nous donner une leçon. Elle voulait nous montrer que nous pouvons recevoir autant de friandises que nous voulons si nous nous comportons bien.
- Cela veut dire que nous ne devons jamais prendre sans permission ce que nous pouvons simplement demander !
- N'oublions jamais cela et ne faisons plus rien qui puisse rendre tristes ceux qui nous aiment !
- Nous nous en souviendrons ! répondirent les autres poupées en chœur.
Et Annie, la poupée de chiffon, se recoucha sur son oreiller, ses yeux-boutons brillants de joie.
Sa petite tête souple était remplie de pensées d'amour et de bonheur.
2. Annie, la poupée de chiffon, et la grande lessive
- Oh, tante Dina ! Comment as-tu pu faire ça ?!
Maman regarda par la fenêtre et vit Marcella courir vers sa tante. La petite fille lui arracha quelque chose des mains, puis se couvrit le visage avec ses mains et éclata en sanglots.
Maman sortit de la maison et s'agenouilla près de la petite fille en pleurs.
- Qu'est-ce qui se passe, ma chérie ? demanda maman.
Marcella lui tendit sa poupée, Annie, la poupée de chiffon.
Mais Annie avait une drôle d'allure.
Maman avait beaucoup de peine pour Marcella, mais elle ne put s'empêcher de sourire : Annie, la poupée de chiffon, avait l'air vraiment ridicule.
Tante Dina regarda la petite fille et sa poupée. Marcella arracha Annie des mains de tante Dina et répéta en pleurant :
- Oh, Dina ! Pourquoi as-tu fait ça ?!
Dina ne comprenait pas très bien ce qui s'était passé, mais elle était très triste d'avoir fait de la peine à Marcella, car elle l'aimait beaucoup.
Quant à Annie, la poupée de chiffon, elle ne se faisait pas de souci. Elle savait qu'elle avait l'air très drôle, mais elle continuait à sourire, encore plus largement que d'habitude.
Annie savait très bien ce qui lui était arrivé, et son unique oeil en bouton brillait joyeusement.

Elle se souvenait de ce matin-là, quand Marcella était venue dans la chambre pour enlever les chemises de nuit des poupées et leur mettre de jolies robes. Ce jour-là, la petite fille était de mauvaise humeur.
Annie pensa alors :
« Elle s'est sûrement levée du mauvais pied ce matin ! »
Marcella grondait chaque poupée pendant qu'elle l'habillait.
Quand vint le tour d'Annie, Marcella se fâcha encore plus : elle venait de se piquer le doigt avec une épingle en habillant la Poupée française.
C'est alors que son amie, la petite fille du voisin, appela Marcella.
Marcella sortit en courant de la chambre et jeta Annie derrière elle.
Annie tomba directement dans le panier à linge sale et y resta, toute recroquevillée.
Quelques minutes plus tard, tante Dina passa dans le couloir avec une grande pile de linge et la posa dans le panier à linge, juste sur Annie.
Puis tante Dina emporta le panier dans la cour, où elle faisait la lessive.
Elle vida tout le linge dans une énorme marmite et y versa de l'eau.
Elle posa la marmite sur le feu.
Quand l'eau commença à chauffer, Annie, la poupée de chiffon, se mit à bouger. Elle essaya de se frayer un chemin à travers le linge sale pour sortir la tête de la marmite.
Mais la vapeur l'empêchait de voir quoi que ce soit.
Tante Dina ne voyait pas Annie non plus, à cause de toute cette vapeur.
Puis Dina prit un vieux manche de balai et se mit à remuer le linge dans l'énorme marmite.
Les vêtements et Annie, la poupée de chiffon, tournaient et tournaient dans l'eau chaude jusqu'à ce que le linge soit bien propre.
Quand Dina commença à sortir les vêtements de la grande marmite, un par un, pour les rincer, elle finit par trouver Annie.
Tante Dina ne savait pas qu'Annie s'était retrouvée par accident dans le panier. Elle pensa que Marcella avait mis sa poupée là exprès pour la faire laver.
Dina savonna donc bien Annie et se mit à la frotter contre la planche à laver, qui était très dure.
Deux boutons se détachèrent dans le dos de la robe d'Annie.
Et quand Dina lui frotta le visage, son oeil en bouton se détacha.
Puis Dina glissa les jambes d'Annie entre les rouleaux de l'essoreuse et se mit à tourner la manivelle.
Faire passer Annie entre les rouleaux n'était pas facile, mais Dina était très forte.
Et bien sûr, ce qui devait arriver arriva !
Annie, la poupée de chiffon, ressortit de l'essoreuse toute plate, comme une crêpe.
C'est à ce moment-là que Marcella revint et aperçut Annie.
- Oh, Dina ! Comment as-tu pu faire ça ?! s'écria Marcella en arrachant Annie toute plate des mains de Dina, qui était complètement perdue.
Maman consola Marcella et lui caressa la main.
Quand tante Dina expliqua qu'elle avait vu Annie pour la première fois dans le linge, en la sortant de la marmite, Marcella se remit à pleurer.
- C'est entièrement ma faute, maman ! dit-elle. Je m'en souviens maintenant ! J'ai laissé ma chère Annie en courant hors de la chambre. Elle est sûrement tombée dans le panier à linge sale ! Oh là là !
Elle serra Annie très fort contre elle.
Maman ne gronda pas Marcella en lui disant que tout était arrivé parce qu'elle avait été de mauvaise humeur et s'était mal comportée. Maman voyait bien que la petite fille était triste et regrettait déjà ce qui s'était passé.
Au lieu de cela, maman lui dit :
- Tu sais, regarde comme Annie a été courageuse ! On dirait qu'elle n'est même pas triste.
Marcella essuya ses larmes et regarda Annie.
Elle était toute plate, comme une crêpe, mais elle souriait toujours de son joyeux sourire dessiné.
Marcella ne put s'empêcher de rire.
Maman et Dina se mirent à rire elles aussi, car le sourire d'Annie, la poupée de chiffon, était presque deux fois plus large qu'avant.
- Je vais suspendre Annie sur la corde à linge pendant une demi-heure, en plein soleil, dit tante Dina. Quand je la décrocherai, tu ne la reconnaîtras plus !
On suspendit donc Annie à la corde à linge, en plein soleil.

Elle se balançait et tournait dans le vent, tout en écoutant les rouges-gorges chanter dans l'arbre voisin.
De temps en temps, Dina sortait dans la cour pour redresser Annie et la secouer un peu, jusqu'à ce que son rembourrage soit de nouveau sec et moelleux, et que sa tête, ses bras et ses jambes retrouvent leur forme.
Enfin, Dina rapporta Annie dans la maison et montra à Marcella et à maman comme elle était redevenue propre et jolie.
Marcella emporta aussitôt Annie dans la chambre et raconta à toutes les poupées ce qui s'était passé.
Elle leur expliqua combien elle regrettait d'avoir été de mauvaise humeur en les habillant ce matin-là.
Les poupées ne répondirent rien.
Mais, tandis que Marcella était assise dans son petit fauteuil rouge, serrant Annie dans ses bras, on pouvait voir à leurs yeux combien elles aimaient leur petite maîtresse.
L'unique oeil en bouton qui restait à Annie regarda Marcella d'un air malicieux. L'autre oeil serait bientôt recousu par maman, tante Dina ou Marcella elle-même.



