Sonate à Kreutzer: Collection intégrale (3 Traductions en un seul livre)

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Et puis, quoi ! Si nous avions été des animaux, nous eussions su que nous n’avions pas à causer. Mais ici, au contraire, il fallait parler, et il n’y avait pas de ressources ! Car ce qui nous occupait n’était pas une chose qui se résout en paroles.
Et puis cette coutume inepte de manger des bonbons, cette gloutonnerie brutale pour les sucreries, ces abominables préparatifs de noce, ces discussions de la maman sur les appartements, sur les chambres à coucher, sur la literie, sur les peignoirs, les robes de chambre, la lingerie, les toilettes ! Comprenez donc que si on se marie selon les anciens usages, comme disait tantôt ce vieillard, alors ces édredons, ces troupeaux, ces literies, tout ça sont des détails sacro-saints. Mais chez nous, sur dix mariés, il s’en trouve un seul à peine qui, je ne dis pas croie aux sacrements (s’il croit ou ne croit pas, cela nous est indifférent), mais croie à ce qu’il promet. Sur cent hommes, il en est à peine un seul qui ne se soit marié avant, et sur cinquante, à peine un qui ne soit décidé à tromper sa femme.
La grande majorité regarde ce voyage à l’église comme une condition nécessaire pour posséder une certaine femme. Songez donc à la signification suprême que doivent acquérir les détails matériels ! N’est-ce pas comme une vente, où l’on cède une vierge à un débauché, en entourant cette vente des détails les plus agréables ?
XI
Table des matières
Tous se marient ainsi. Et moi je fis comme les autres. Si les jeunes gens qui rêvent la Lune de Miel savaient seulement quelle désillusion c’est – et toujours une désillusion ! – Je ne sais vraiment pas pourquoi tous croient nécessaire de le dissimuler... Je me promenais un jour à Paris à travers des spectacles, et j’entrai dans un établissement, séduit par l’enseigne, pour voir une femme à barbe et un chien aquatique. La femme était un homme travesti, le chien était un chien ordinaire déguisé par une peau de phoque et qui nageait dans une baignoire. C’était sans nul intérêt, mais le barnum m’accompagna à la sortie, très courtoisement, et s’adressa au public à l’entrée, en en appelant à mon témoignage ! « Demandez à Monsieur si cela vaut la peine d’être vu... Entrez ! entrez ! un franc par personne ! » Et dans ma confusion je n’osai point répondre qu’il n’y avait rien de curieux à voir – et c’est bien sur ma fausse honte que le barnum comptait !
Il en doit être de même pour les personnes qui ont passé par les abominations de la Lune de Miel : ils n’osent désillusionner leur prochain. Et moi je fis de même.
Les félicités de la Lune de Miel sont nulles. Au contraire, c’est une période de malaise, de honte, de pitié et surtout d’ennui – d’ennui féroce ! C’est dans le genre de ce qu’éprouve un adolescent lorsqu’il commence à fumer ; il a envie de vomir et bave et avale sa bave en faisant mine de goûter ce petit divertissement. Le plaisir de fumer, comme le plaisir amoureux, s’ils arrivent, arrivent après le noviciat. Il faut que les époux prennent la coutume, fassent l’éducation de ce vice, avant d’y éprouver de la jouissance.
– Comment, vice ? dis-je. Mais vous parlez d’une chose des plus naturelles !
– Naturelles ! fit-il. Naturelles ? Non, j’estime au contraire que c’est contre nature, et c’est moi, homme perverti et débauché, qui suis arrivé à cette conviction. Que serait-ce donc si je n’avais pas connu la corruption ? Pour une jeune fille, pour chaque jeune fille non pervertie, c’est un acte extrêmement contre nature, comme pour les enfants. Ma sœur se maria très jeune avec un homme qui avait le double de son âge et qui était profondément corrompu. Je me souviens comme nous fûmes étonnés la nuit de ses noces quand pâle, couverte de larmes, elle s’enfuit de son époux, tremblant de tout son corps, disant que pour rien au monde elle ne saurait dire ce qu’il voulait d’elle.
Vous dites naturel ! Il est naturel de manger, c’est une fonction heureuse, agréable et que nul n’a honte d’accomplir dès la naissance. Mais ceci, on en est honteux, dégoûté, on en souffre. Non, ce n’est pas naturel ! Une jeune fille non corrompue, je suis arrivé à m’en convaincre, en a toujours horreur. Une jeune fille pure veut une chose : des enfants ! Des enfants, oui, pas un amant.
– Mais, dis-je avec étonnement, comment se continuerait le genre humain ?
– Mais, à quoi bon qu’il continue ? riposta-t-il avec véhémence.
– Comment, à quoi bon ? Mais alors nous n’existerions pas !
– Et pourquoi faut-il que nous existions ?
– Sapristi, pour vivre !
– Et pourquoi vivre ? Les Schopenhauer, les Hartmann, tous les bouddhistes disent bien que le plus grand bien est le Nirvana, le Non-Vivre..., et ils ont raison en ce sens que le bien-être humain coïncide avec l’anéantissement du « Soi ». Seulement ils ne s’ expriment pas bien, ils disent que l’Humanité doit s’anéantir pour éviter les souffrances, que son but doit être de se détruire soi-même. Mais le but de l’Humanité ne peut pas être d’éviter les souffrances par l’anéantissement, puisque la souffrance est le résultat de l’activité ; or, le but de l’activité ne peut pas consister à supprimer ses conséquences. Le but de l’Homme comme de l’Humanité, c’est le bien-être, et pour l’atteindre, l’Humanité a une loi qu’elle doit exécuter. Cette loi consiste dans l’union des êtres. Cette union est contrecarrée par les passions, et, parmi ces passions, la plus forte et la plus méchante, c’est l’amour sexuel. Et voilà pourquoi, si les passions disparaissent et la dernière, la plus forte, l’amour corporel, avec les autres, l’union sera accomplie. L’Humanité dès lors aura exécuté la loi et n’aura plus de raison d’exister.
– Et en attendant que l’Humanité exécute la loi ?
– En attendant, elle aura la soupape de sûreté..., le signe de la loi non accomplie et l’existence de l’amour corporel. Tant que cet amour existera, et grâce à lui, des générations naîtront, dont l’une finira par accomplir la loi. Quand enfin la loi sera accomplie, le Genre Humain sera anéanti ; tout au moins, il nous est impossible de nous représenter la Vie dans la parfaite union des gens.
XII
Table des matières
– Étrange théorie ! m’écriai-je.
– En quoi étrange ? D’après toutes les doctrines de l’Église, le monde aura une fin. La science arrive à la même conclusion fatale. Qu’y a-t-il donc d’étrange que, d’après la Doctrine morale, il résulte les mêmes choses ? « Ceux qui peuvent le contenir le contiennent », a dit le Christ. Et je prends ce passage textuellement comme il est écrit. Pour que la morale existe entre les gens dans leurs rapports sexuels, il faut qu’ils se donnent pour but la chasteté complète. En tendant vers ce but, l’homme s’abaisse. Quand il arrivera au dernier degré d’abaissement, nous aurons le mariage moral.
Mais si l’homme, comme dans notre société, ne tend que vers l’amour corporel, le revêtît-il des prétextes, de la forme fausse du mariage, il n’aura que la débauche permise, il ne connaîtra que la même vie immorale où j’ai succombé et fait succomber ma femme, vie qui s’appelle chez nous la vie honnête de la famille. Songez quel pervertissement d’idées doit naître quand la situation la plus heureuse de l’homme, la liberté, la chasteté est regardée comme une chose misérable et ridicule. Le plus haut idéal, la meilleure situation de la femme, être pure, être une vestale, une vierge, provoquera peur et la risée dans notre société. Combien et combien de jeunes filles sacrifient leur pureté à ce Moloch de l’opinion, en se mariant avec des canailles pour ne pas demeurer vierges, c’est-à-dire supérieures ? De peur de se trouver dans cet état idéal, elles se perdent.
Mais je ne comprenais pas, jadis, je ne comprenais pas que les paroles de l’Évangile : « que celui qui regarde la femme avec volupté commet déjà l’adultère avec elle », ne se rapportent pas aux femmes d’autrui, mais notamment et surtout à notre femme. Je ne comprenais pas, et je pensais que cette Lune de Miel, et tous mes actes durant cette période étaient vertueux, que satisfaire ses désirs avec sa femme est une chose éminemment chaste. Comprenez donc, ce départ, ces isolements, que les jeunes mariés arrangent avec la permission des parents, je crois que ce n’est autre chose, décidément, que la permission de faire la noce.
Je ne voyais donc en cela rien de mauvais ni de honteux, et, en espérant de grandes joies, je commençais de vivre la Lune de Miel. Et bien certainement il n’en résulta rien ! Mais j’y avais foi, je la voulus coûte que coûte. Plus je m’efforçais, moins j’aboutissais. Tout ce temps je me sentis anxieux, honteux et ennuyé. Bientôt, je commençais à en souffrir. Je crois que le troisième ou le quatrième jour, je trouvai ma femme triste et lui en demandai la raison. Je me mis à l’embrasser, ce qui à mon avis était tout ce qu’elle pouvait désirer. Elle m’écarta de la main et se mit à pleurer.
De quoi ? Elle ne put me le dire. Elle était chagrine, angoissée. Probablement ses nerfs torturés lui avaient suggéré la vérité sur l’ignominie de nos relations, mais elle ne trouvait pas les termes pour le dire. Je me mis à la questionner ; elle répondit qu’elle avait le regret de sa mère absente. Il m’apparut qu’elle ne disait pas vrai. Je cherchai à la consoler en gardant le silence sur ses parents. Je ne concevais pas qu’elle se sentait tout simplement accablée et que les parents n’y étaient pour rien. Elle ne m’écoutait pas ; et je l’accusai de caprice. Je me mis à la railler doucement. Elle sécha ses larmes et me reprocha, en termes durs et blessants, mon égoïsme et ma cruauté.
Je la regardai. Toute sa figure exprimait la haine, et cette haine était contre moi. Je ne puis vous exprimer l’effroi que j’éprouvai à cette vue. « Comment ! Quoi ! pensais-je. L’amour, c’est l’unité des âmes, et la voilà qui me hait ! moi ? Pourquoi ! Mais c’est impossible ! Ce n’est plus elle. »
Je tâchai de la calmer. Je me heurtai à une inébranlable et froide hostilité, tellement que, sans avoir le temps de réfléchir, je fus pris d’une vive irritation. Nous échangeâmes des propos désagréables... L’impression de cette première brouille fut terrible. J’appelle cela brouille – mais le terme est inexact. C’était la découverte soudaine de l’abîme qui s’était creusé entre nous. L’amour était épuisé avec la satisfaction de la sensualité. Nous restâmes l’un en face de l’autre sous notre vrai jour, comme deux égoïstes qui cherchent à se procurer le plus de jouissances, comme deux individus qui cherchent à s’exploiter mutuellement.
Donc, ce que j’appelais notre brouille était notre véritable situation mise au jour après l’apaisement de la volupté. Je ne me rendis pas compte que cette hostilité froide était notre état normal et que cette première querelle serait bientôt noyée sous un nouveau flot de sensualité quintessenciée. Je crus que nous nous étions disputés, que nous nous étions réconciliés et que cela ne nous arriverait plus. Mais, en cette même Lune de Miel, arriva une période de satiété où nous cessâmes d’être nécessaires l’un à l’autre, et une nouvelle brouille éclata.
Il devenait évident que la première n’était pas un hasard : « C’était fatal », pensai-je. Cette seconde querelle me stupéfia d’autant plus qu’elle avait une cause extrêmement injuste. Ce fut quelque chose comme une question d’argent – et jamais je n’avais marchandé sur ce chapitre : il était même impossible que je le fisse vis-à-vis d’elle. Je me souviens seulement qu’à une remarque que je lui fis, elle insinua que c’était mon intention de la dominer au moyen de l’argent, et que c’est sur l’argent que je basais mon unique droit sur elle. Enfin, quelque chose d’extraordinairement bête et lâche qui n’était ni dans mon caractère ni dans le sien.
Je me mis hors de moi, je l’accusai d’indélicatesse, tandis qu’elle m’accusait pareillement, et la dispute éclata. Dans ses paroles, dans l’expression de son visage, de ses yeux, je remarquai de nouveau la haine qui m’avait tant stupéfié naguère. Avec un frère, des amis, mon père, il m’est arrivé de me brouiller, mais jamais il n’y eut entre nous cette méchanceté farouche. Quelque temps passa, et cette haine mutuelle fut encore couverte par un flux de volupté, et je me consolai de nouveau en me disant que ces scènes étaient des fautes réparables.
Mais à la troisième, mais à la quatrième reprise, je compris que ce n’était pas une simple faute, que c’était une fatalité qui devait arriver encore. Je ne m’effrayai plus, je m’étonnai seulement que ce fût précisément moi qui vécusse si mal avec ma femme, que cela n’arrivât pas dans les autres ménages. J’ignorais que dans tous les ménages se passent les mêmes péripéties, mais que tous, comme moi, s’imaginent que c’est un malheur, un malheur exclusivement réservé à eux seuls, et ils cachent soigneusement ce malheur honteux, non pas seulement aux autres, mais à eux-mêmes, comme une mauvaise maladie.
C’est ce qui m’arriva. Commencé dès les premiers jours, cela se perpétua et augmenta, avec des caractères d’acharnement toujours plus marqués. Au fond de mon âme, dès les premières semaines, je sentis que j’étais attrapé, que j’avais ce que je n’attendais pas et que le mariage n’est pas un bonheur, mais une épreuve pénible. Comme tout le monde, je me refusai à l’avouer (je ne l’aurais pas avoué même maintenant, n’eût été le dénouement)... Je m’étonne maintenant comment je ne voyais pas ma situation vraie. C’était cependant facile à percevoir devant ces querelles commencées pour des motifs si futiles, qu’après on ne pouvait se les rappeler.
Comme il arrive souvent chez la jeunesse rieuse, qui, à défaut de plaisanteries, rit de son propre rire, de même nous ne trouvions pas de raisons à notre haine et nous nous haïssons parce que la haine bouillonnait naturellement en nous. Plus extraordinaire encore était le manque de raisons pour se réconcilier. Parfois des paroles, des explications, des larmes même, mais parfois, je m’en souviens, après des mots insultants, tacitement arrivaient des embrassades, des déclarations. Abomination ! comment ne percevais-je pas alors ces bassesses ?...
XIII
Table des matières
Tous, tous, hommes et femmes, nous sommes élevés dans ces aberrations de sentiment qu’on nomme amour. Moi, depuis mon enfance, je me préparais à cette chose, et j’aimai, j’aimai durant toute ma jeunesse, et je fus joyeux d’aimer. On m’a mis en tête que c’était l’occupation la plus noble et la plus élevée du monde. Mais, quand ce sentiment attendu arriva enfin, et que, homme, je m’y adonnai, le mensonge fut percé à jour. En théorie on suppose un haut amour, en pratique c’est chose ignoble et dégradante, dont il est également dégoûtant de parler et de se souvenir. Ce n’est pas en vain que la nature a fait des façons ! Mais les gens feignent que l’ignoble et le honteux est beau et élevé.
Je vous dirai brutalement et brièvement quels furent les premiers signes de mon amour. Je m’adonnai aux excès bestiaux, non seulement en n’en étant pas honteux, mais en m’en montrant fier, sans penser à la vie intellectuelle de ma femme. Et non seulement je ne pensais pas à sa vie intellectuelle, mais même à sa vie physique. Je m’étonnais de l’origine de notre hostilité, et, pourtant, comme c’était clair ! Cette hostilité n’était autre chose qu’une protestation de la nature humaine contre la bête qui l’asservissait. Il n’en pouvait être autrement. Cette haine, c’était la haine de complices d’un crime. N’est-ce pas un crime, lorsque cette pauvre femme fut devenue enceinte le premier mois, que notre liaison de cochons continuât toujours ?
Vous vous imaginez que je m’éloigne de mon récit. Du tout. Je vous raconte toujours l’histoire des événements qui amenèrent le meurtre de ma femme. Les imbéciles ! Ils croient que j’ai tué ma femme le 5 octobre. C’est longtemps avant que je l’ai immolée, comme eux tous tuent à présent. Comprenez bien que dans notre monde il y a une idée partagée par tous que la femme procure à l’homme du plaisir (et vice versa, probablement, mais je n’en sais rien, je ne connais que mon cas) : Wein, Weiber und Gesang. C’est ainsi que disent les poètes en leurs vers : La Femme, le Vin et les Chansons !
Si ce n’était que cela ! prenez toute la poésie, la peinture, la sculpture, en commençant par les Petits Pieds de Pouschkine, de Vénus et Phryné, vous verrez que la femme n’est qu’un moyen de jouissance. Elle est ainsi à Trouba, à Gratchevka et à un bal de la Cour. Et songez à cette ruse diabolique : si c’est une saleté, on devrait dire que la femme est un morceau fin ; mais d’abord les chevaliers assurent qu’ils adorent la femme (ils l’adorent et la regardent tout de même comme un moyen de jouissance), puis tous assurent estimer la femme, les uns lui cèdent leur place, lui ramassent le mouchoir, les autres lui reconnaissent le droit d’occuper tous les emplois, de participer au gouvernement, etc. Mais en dépit de tout cela, le point essentiel demeure le même. Elle est, elle reste un objet de volupté, et elle le sait. C’est de l’esclavage, puisque l’esclavage n’est autre chose que l’utilisation du travail des uns à la jouissance des autres. Pour que l’esclavage n’existe pas, il faut que les gens se refusent à jouir du travail des autres et l’envisagent comme un acte honteux et comme un péché.
Actuellement, il arrive ceci : on abolit la forme extérieure, on supprime les actes de vente de l’esclavage et on s’imagine et on assure aux autres que l’esclavage est aboli. On ne veut pas voir qu’il existe toujours, puisque les gens, comme auparavant, aiment, et croient bon et juste, de profiter du labeur des autres. Cela étant donné, il se trouvera toujours des êtres plus forts ou plus rusés que les autres pour en profiter. La même chose se passe avec l’émancipation de la femme. Au fond, le servage féminin est tout dans son assimilation avec un moyen de plaisir. On excite la femme, on lui donne toute espèce de droits égaux à ceux de l’homme, mais on continue à l’envisager comme un objet de volupté, et on l’élève ainsi depuis son enfance et dans l’opinion publique.
Elle est toujours la serve humiliée et corrompue, et l’homme reste toujours le Maître débauché. Oui, pour abolir l’esclavage, il faut que l’opinion publique admette qu’il est honteux d’exploiter le prochain, et pour l’affranchissement de la femme, il faut que l’opinion publique admette comme honteuse l’idée de la femme instrument de plaisir.
L’émancipation de la femme n’est pas dans les cours publics, à la Chambres des députés, mais dans la chambre à coucher.
On doit combattre la prostitution non pas dans les maisons de tolérance, mais en famille. On libère la femme dans les cours publics et à la Chambre, mais elle reste un instrument de plaisir ! Apprenez-lui, comme on l’apprend chez nous, à s’envisager comme telle, et elle restera toujours un être inférieur. Ou, avec l’aide de médecins canailles, elle cherchera à prévenir la conception de l’enfant, et sera une parfaite prostituée, descendue, non au degré d’un animal, mais au degré d’un objet, ou elle sera ce qu’elle est dans la plus grande partie des cas, malade, hystérique, misérable, sans espoir de progrès spirituel !...
– Mais pourquoi cela ? demandai-je.
– Eh ! le plus étonnant, c’est que personne ne veut comprendre cette chose si évidente, que doivent comprendre les médecins, et qu’ils se gardent bien de faire comprendre. L’homme veut jouir, et il ne veut pas savoir la loi de la nature – les enfants. Mais les enfants naissent et deviennent un empêchement pour le plaisir. Alors l’homme, qui ne cherche toujours que le plaisir, imagine des moyens d’éviter cet empêchement. On a trouvé trois moyens : 1° la recette des canailles, faire de la femme un monstre par ce qui constitue et doit constituer toujours un grand malheur pour elle, la stérilité. Alors l’homme peut jouir tranquillement et continuer ; 2° la polygamie, non pas la polygamie honnête comme chez les musulmans, mais l’infâme, la nôtre, l’européenne, pleine de mensonge et de tromperie ; 3° le détour. Mais celui-ci n’est pas même un moyen, c’est une simple, brutale et directe atteinte aux lois de la nature que commettent tous les maris du peuple et de la plus grande partie des soi-disant gens honnêtes. Nous n’avons pas encore atteint l’étiage de l’Europe ni Paris, ni le « système des deux enfants », ni Mahomet ; nous n’avons rien trouvé, parce que nous n’y avons pas pensé. Nous flairons qu’il y a quelque chose de mauvais dans les deux premiers moyens ; nous voulons garder la famille, et notre vision de la femme est encore pire.
La femme doit être chez nous, en même temps, enceinte, maîtresse, nourrice – et ses forces n’y suffisent pas. Voilà pourquoi nous avons l’hystérie, les nerfs, et, chez les paysans, la « possession », l’ensorcellement. Notez que chez la « jeune fille » paysanne, la possession n’existe pas, mais seulement chez la femme et chez la femme qui vit avec son mari. Le pourquoi est clair, et c’est la cause de la décadence intellectuelle et morale de la femme et de son abaissement,
Si l’on songeait quelle grande œuvre c’est pour l’épouse que la gestation ! En elle se forme l’être qui nous continue, et cette œuvre sainte est contrecarrée et rendue pénible... par quoi ? Il est effroyable d’y penser ! Et, après cela, on parle de la liberté, des droits de la femme. C’est comme des anthropophages gavant leurs prisonniers pour les dévorer et assurant en même temps à ces malheureux qu’on prend soin de leurs droits et de leur liberté.
Tout cela était neuf et me stupéfiait beaucoup.
– Mais s’il en est ainsi, dis-je, il en résulte qu’on peut aimer sa femme seulement une fois tous les deux ans... Et comme l’homme...
– Et l’homme en a besoin ? Au moins les prêtres de la science nous l’assurent. Je les forcerais, ces sacerdos, à remplir l’emploi de ces femmes qui, d’après leur avis, sont nécessaires à l’homme. Qu’est-ce qu’ils chanteraient alors ? Assurez l’homme qu’il a besoin d’eau-de-vie, de tabac, d’opium, et il croira ces poisons nécessaires. Il en résulte que Dieu n’a pas su arranger l’affaire comme il faut, puisque, sans demander l’avis des sacerdos, il a combiné ainsi la chose. L’homme a besoin, ainsi ont-ils décidé, de satisfaire sa volupté, et voilà que cette fonction est dérangée par la naissance et l’allaitement des enfants.
Que faire alors ? Mais s’adresser aux sacerdos, ils arrangeront tout, et ils ont vraiment trouvé. Quand donc seront découronnées ces canailles avec leurs mensonges ? Il est bien temps ! Nous en avons jusque là ! On devient fou, on se tire des coups de revolver, et toujours à cause de cela ! Et comment en pourrait-il être autrement ?
On dirait que les animaux savent que la descendance continue leur espèce et ils suivent à cet égard une certaine loi. Il n’y a que l’homme qui ne la connaît pas et ne veut pas la connaître. Il n’est soucieux que d’avoir le plus de volupté. Le roi de la nature – l’homme ! Notez bien que les animaux s’accouplent seulement quand ils peuvent reproduire l’espèce, et l’ignoble roi de la nature s’accouple en tout temps. Et non content de cela, il élève cette occupation de singe à un idéal ! Au nom de cet amour, – c’est-à-dire de cette saleté, – il tue la moitié du genre humain. De la femme qui doit être son aide dans le mouvement de l’humanité vers la liberté, il fait au nom de ses plaisirs non pas une aide, mais une ennemie. Qu’est-ce qui réfrène partout le mouvement progressif de l’humanité ? La femme. Pourquoi en est-il ainsi ? Pour ce que j’ai dit, et pour cela seulement.
XIV
Table des matières
Oui, de beaucoup pire que l’animal est l’homme, quand il ne vit pas en homme. Ainsi étais-je ! L’horrible, c’est que je croyais, ne me laissant pas séduire par les autres femmes, que je menais une vie de famille honnête, que j’étais un être très moral, et que si nous avions des querelles, la faute en était à ma femme, à son caractère.
Mais il est évident que la faute n’était pas à elle. Elle était comme tout le monde, comme la majorité. Elle était élevée d’après les principes exigés par la situation de notre monde, c’est-à-dire comme sont élevées sans exception toutes les jeunes filles de notre classe riche et comme elles ne peuvent pas ne pas être élevées. Que de fois il nous arrive d’entendre ou de lire des réflexions sur l’anormalité de la condition des femmes et sur ce qu’elles devraient être. Mais ce ne sont là que vaines paroles ! L’éducation des femmes résulte de la véritable et non imaginaire vision de la vocation de la femme par le monde. D’après cette vision, la condition de la femme consiste à procurer du plaisir, et c’est dans ce sens que se fait son éducation. Depuis son enfance, on ne lui apprend que des choses qui peuvent augmenter son charme. Chaque jeune fille s’accoutume à ne rêver qu’à cela.


