Sonate à Kreutzer: Collection intégrale (3 Traductions en un seul livre)

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Comme les serfs étaient élevés uniquement pour plaire à leurs maîtres, la femme est élevée pour attirer les hommes : il n’en peut être autrement. Mais vous direz peut-être que cela ne se rapporte qu’aux jeunes filles mal élevées, celles que nous appelons des « demoiselles », mais qu’il est une autre éducation, sérieuse celle-là, dans les collèges, avec des langues mortes, dans les instituts d’accouchement, dans les cours de médecine et autres : c’est faux !
Toutes espèces d’éducations féminines n’ont pour but que d’attirer les hommes.
Les unes attirent par la musique ou les cheveux bouclés, les autres par la science ou par la vertu civique. Le but est le même et ne peut être autre (puisque l’autre n’existe pas) ! séduire l’homme pour le posséder. Imaginez-vous des cours pour les femmes et la science féminine sans les hommes, c’est-à-dire les femmes savantes et les hommes ne le sachant pas ? Mais non ! aucune éducation, aucune instruction ne pourra changer la femme, tant que son plus haut idéal sera le mariage et non la virginité, l’affranchissement de la sensualité. Jusque-là, elle restera serve. Il suffit d’imaginer, en oubliant l’universalité du cas, les conditions où sont élevés nos demoiselles, pour ne pas s’étonner de la débauche des femmes de nos classes supérieures, mais pour s’étonner du contraire.
Suivez mon raisonnement : depuis l’enfance, les vêtements, les ornements, la propreté, la grâce, les danses, la musique, la lecture des vers, les romans, le chant, le théâtre, le concert, à l’usage interne et externe, selon que les femmes écoutent ou exercent elles-mêmes. Avec cela une complète oisiveté physique, un soin excessif du corps, une nourriture de sucreries, succulente ; et Dieu sait comme les pauvres vierges souffrent de leur propre sensualité excitée par toutes ces choses. Neuf sur dix sont torturées, intolérablement, durant la première période de maturité – et après, si elles ne se marient pas à vingt ans. Nous ne voulons pas voir, mais ceux qui ont des yeux voient tout de même. Et même, en majorité, ces malheureuses sont tellement excitées par une sensualité cachée (et c’est encore bien si elle est cachée), qu’elles ne sont propres à rien ; elles s’animent seulement en présence des hommes. Toute leur vie se passe dans des préparatifs de coquetteries ou en coquetteries même. Devant les hommes, elles s’animent trop, elles commencent de vivre par l’énergie sensuelle, mais il suffit à l’homme de s’en aller, la vie finit.
Et cela non pas devant un certain homme, mais devant tous, pourvu qu’il ne soit pas tout à fait hideux. Vous direz que c’est une exception : non, c’est une règle. Seulement, chez les unes cela se trahit fortement, chez les autres moins, mais aucune ne vit de sa vie propre, elles dépendent toutes de l’homme. Elles ne peuvent être autrement, puisque pour elles l’attraction du plus grand nombre d’hommes est l’idéal de la vie (jeunes filles et femmes mariées), et c’est pour cette cause qu’elles n’ont pas de sentiment plus fort que celui du besoin animal de toute femelle qui cherche à attirer la plus grande quantité de mâles pour augmenter les chances du choix ; c’est ainsi dans la vie des jeunes filles, et cela continue durant le mariage : dans la vie des jeunes filles c’est nécessaire pour la sélection, dans le mariage pour dominer le mari. Une seule chose supprime ou interrompt quelque temps ces tendances, c’est les enfants, et encore quand la femme n’est pas un monstre, c’est-à-dire nourrit elle-même. Ici encore le médecin s’en mêle.
Avec ma femme qui voulait elle-même nourrir et qui a nourri ses six enfants, il est advenu que le premier enfant fut souffrant. Les médecins, qui cyniquement la déshabillèrent et la tâtèrent partout, et que je dus remercier et payer pour ces actes, ces chers médecins trouvèrent qu’elle ne devait pas nourrir et elle fut momentanément privée du seul remède à la coquetterie. C’est une nourrice qui acheva de nourrir ce premier-né, c’est-à-dire que nous profitâmes de la pauvreté et de l’ignorance d’une femme pour la voler à son petit en faveur du nôtre, et nous l’habillâmes pour cela d’un kokoschnik avec des galons d’or. Toutefois, là n’est pas la question, mais de ce que se réveilla en ma femme cette coquetterie endormie durant qu’elle allaitait. Grâce à cela, elle raviva en moi les tourments de la jalousie que j’avais connus jadis, mais à un degré beaucoup moindre.
XV
Table des matières
Oui, la jalousie, c’est encore un des secrets du mariage connu de tous et caché de tous. Outre la cause générale de la haine mutuelle des époux qui résulte de la complicité de la souillure d’un être humain, et d’autres causes encore, la source intarissable des blessures des époux, c’est la jalousie. Mais d’après un consentement tacite, il est décidé de les cacher de tous et on les cache. Les connaissant, chacun suppose en lui-même que c’est une particularité malheureuse et non un destin commun, il en était ainsi de moi, et il en devait être ainsi. La jalousie ne peut manquer entre époux qui vivent immoralement. S’ils ne peuvent sacrifier leurs plaisirs pour le bien de leur enfant, ils en concluent avec justesse qu’ils ne sacrifieront pas leurs plaisirs pour je ne dirai pas le bien-être et la tranquillité (puisqu’on peut pécher en cachette), mais seulement pour la conscience. Chacun sait fort bien que ni l’un ni l’autre n’admettent de grands motifs moraux pour ne pas trahir, puisque dans leurs relations mutuelles ils faillent aux exigences morales, et dès lors ils se défient et se guettent l’un l’autre.
Oh ! quel sentiment effroyable que la jalousie ! Je ne parle pas de cette jalousie véritable qui a des fondements (elle est torturante, mais elle promet une issue), mais de cette jalousie inconsciente qui, infailliblement, accompagne tout mariage immoral et qui, n’ayant pas de cause, n’a pas de fin. Cette jalousie est épouvantable, épouvantable, c’est le mot.
Et la voici : un jeune homme parle à ma femme, il la regarde en souriant, et, d’après ce qui me paraît, il examine son corps. Comment ose-t-il penser à elle, penser à la possibilité d’un roman avec elle ? Et comment, elle, voyant cela, peut-elle le tolérer ? Non seulement elle tolère, mais elle paraît satisfaite. Je vois même qu’elle se met en frais pour lui. Et dans mon âme monte une telle haine pour elle que chacun de ses mots, chaque geste, me dégoûtent. Elle le remarque, elle ne sait que faire, ni comment prendre l’air d’une animation indifférente ? Ah ! je souffre ! Ça la rend gaie, la voilà contente ! Et ma haine décuple, mais je n’ose lui donner libre cours, parce qu’au fond de l’âme je sais que de véritables motifs, il n’en est pas. Et je reste assis, feignant l’indifférence, exagérant l’attention et la courtoisie envers lui.
Puis je me fâche contre moi-même, j’ai le désir de sortir de la pièce, de les laisser seuls, et je sors effectivement ; mais à peine sorti je suis envahi par l’effroi de ce qui se passe là-bas en mon absence. Je rentre encore en inventant un prétexte ; quelquefois je n’entre pas, je reste près de la porte..., j’écoute ! Comment peut-elle s’humilier et m’humilier, me mettant dans cette situation si lâche de suspicion et d’espionnage ? Oh ! l’abomination, oh ! le méchant animal, et lui donc, lui, que pense-t-il ? Mais il est comme tous les hommes, ce que j’étais avant mon mariage ; cela lui fait plaisir, il sourit même en me regardant comme s’il disait : « Qu’y faire ? C’est mon tour maintenant ! »
Ce sentiment est horrible. Sa brûlure est insupportable ! Il me suffisait de porter ce sentiment sur quiconque, il me suffisait de suspecter une seule fois un homme de convoiter ma femme, pour qu’à jamais cet homme fût gâté pour moi, comme s’il était aspergé de vitriol. Il me suffisait d’être une fois jaloux d’un être, et jamais plus je ne pouvais rétablir avec lui de simples relations humaines, et mes yeux étincelaient lorsque je le regardais.
Quant à ma femme, tant de fois je l’avais enveloppée de ce vitriol moral, de cette haine jalouse, qu’elle en était avilie. Dans les périodes de cette haine sans causer je l’ai progressivement découronnée, je l’ai couverte de honte dans mon imagination.
J’inventais des fourberies impossibles, je suspectais, je suis honteux de le dire, qu’elle, cette reine des Mille et une Nuits, me trompait avec mon serf, à mes yeux et en se riant de moi. Ainsi, à chaque nouveau flux de jalousie (je parle toujours de la jalousie sans motifs), j’entrais dans le sillon creusé auparavant par mes sales suspicions, et je creusais toujours plus profond. Elle faisait la même chose. Si j’avais, moi, des raisons d’être jaloux, elle, qui connaissait mon passé, en avait mille fois davantage. Et elle me jalousait plus méchamment que moi. Et les souffrances que j’éprouvais de sa jalousie étaient différentes et également très pénibles.
Cela peut s’exprimer ainsi : nous vivons plus ou moins tranquilles... Je suis même gai, content. Soudain nous entamons une conversation sur quelque sujet des plus banals, et du coup elle se trouve en dissentiment pour des choses sur lesquelles nous étions en général d’accord, et de plus je vois que, sans aucune nécessité, elle s’irrite. Je pense qu’elle a ses nerfs, ou bien que le sujet de conversation lui est vraiment désagréable. Nous parlons d’autre chose ; et cela recommence. De nouveau, elle me harcèle, elle s’irrite. Je m’étonne, je cherche. Quoi ? Pourquoi ? Elle se tait, me répond par monosyllabes, en faisant évidemment allusion à quelque chose. Je commence à deviner que la raison de tout cela est que j’ai fait quelques tours dans le jardin avec sa cousine à laquelle je ne pensais même pas. Je commence à deviner ! Mais je ne puis le dire. Si je le dis, je confirme ses soupçons. Je l’interroge, je la questionne. Elle ne répond pas, mais elle devine que je comprends, et cela confirme davantage ses soupçons.
– « Qu’as-tu ? demandé-je.
– « Rien, je suis comme toujours », fait-elle.
Et, en même temps, comme une folle, elle dit des inepties, des méchancetés inexplicables.
Parfois je patiente, mais d’autres fois j’éclate, je me fâche aussi ; alors sa propre irritation coule en un flot d’injures, en reproches de crime imaginaire, et tout cela mené au plus haut degré par des sanglots, des larmes, des courses de la maison vers les endroits les plus improbables. Je me mets à sa recherche ; je suis honteux devant le monde, devant les enfants. Rien à faire ! Elle est dans un état où je la sens prête à tout. Je cours, je la trouve enfin. Il se passe des nuits torturantes, où tous les deux, les nerfs rompus, après les mots et les accusations les plus cruelles, nous nous apaisons.
Oui, la jalousie ; la jalousie sans cause, c’est la condition de notre vie conjugale débauchée, et, durant tout le temps de mon mariage, jamais je ne cessai de l’éprouver et d’en souffrir. Il y eut deux périodes où j’en souffris plus intensément. La première fois, ce fut après la naissance de notre premier enfant, quand les médecins eurent défendu à ma femme de le nourrir. Je fus particulièrement jaloux, d’abord parce que ma femme éprouvait cette inquiétude propre à la matière animale quand le train régulier de la vie est interrompu sans sujet, mais surtout je fus jaloux parce que, ayant vu avec quelle facilité elle avait rejeté ses devoirs moraux de mère, je conclus avec raison, quoique inconsciemment, qu’elle rejetterait aussi facilement le devoir conjugal, d’autant qu’elle se portait parfaitement puisque, malgré la défense des chers docteurs, elle allaita les enfants suivants, et même très bien.
– Je vois que vous n’aimez pas les médecins, fis-je, ayant remarqué l’expression extraordinairement méchante de la figure et de la voix de Posdnicheff chaque fois qu’il parlait d’eux.
– Il n’est pas question de les aimer ou de ne pas les aimer ! Ils ont perdu ma vie, comme ils ont perdu la vie de milliers d’êtres avant moi, et je ne puis pas ne pas lier la conséquence avec la cause. Je conçois qu’ils veuillent, comme les avocats et les autres, gagner de l’argent ; je leur aurais donné volontiers la moitié de mes rentes, et chacun le ferait à ma place si l’on comprenait ce qu’ils font, chacun le ferait pour qu’ils ne se mêlent pas de la vie conjugale et se tiennent à distance. Je n’ai pas fait de statistiques, mais je connais des dizaines de cas – mais en réalité ils sont innombrables – où ils ont tué, tantôt un enfant dans le sein de sa mère, assurant que la mère ne pouvait accoucher (et la mère accoucherait très bien), tantôt des mères, sous prétexte d’une soi-disant opération... Personne n’a compté ces assassinats, comme on n’a pas compté les assassinats de l’Inquisition, parce qu’on supposait que cela se faisait pour le bonheur de l’Humanité. Innombrables sont les crimes des médecins ! Mais tous ces crimes ne sont rien, comparés à cette démoralisation matérialiste qu’ils introduisent dans le monde par les femmes. Je ne parle pas même de ceci que, si on voulait suivre leurs indications, grâce au microbe qu’ils voient partout, l’Humanité, au lieu de tendre à l’union, doit aller à la désunion complète. Tout le monde, d’après leurs doctrines, doit s’isoler et ne pas éloigner de la bouche une seringue à acide phénique (d’ailleurs, ils ont trouvé à présent que ce n’est plus bon). Mais je leur passerais toutes ces choses : le poison suprême, c’est le pervertissement des gens, des femmes surtout. On ne peut plus dire maintenant : « Tu vis mal, vis mieux ! » On ne peut plus le dire ni à soi-même ni aux autres, car si tu vis mal (disent les docteurs) la cause est dans le système nerveux ou dans quelque chose de semblable. Et il faut aller les consulter, et ils te prescriront pour trente-cinq copecks de remèdes pris à la pharmacie, et il te faut les avaler. Ton état empire ? Encore des médecins, encore des remèdes ! L’excellente affaire !
Mais revenons à notre sujet. Je disais que ma femme nourrissait bien ses enfants, que l’allaitement et la gestation des enfants, des enfants en général, apaisaient mes tortures de jalousie, mais que, comme contrepartie, ils provoquaient des tourments d’un autre genre.
XVI
Table des matières
Les enfants vinrent rapidement l’un après l’autre, et il arriva ce qui arrive dans notre monde avec les enfants et les médecins. Oui, les enfants, l’amour maternel, c’est une chose pénible ! Les enfants, pour une femme de notre société, ne sont pas une joie, un orgueil, ni un accomplissement de sa vocation, c’est la peur, l’inquiétude, une souffrance interminable, un supplice. Les femmes le disent, elles le pensent et le sentent ainsi. Les enfants pour elles sont vraiment une torture, non parce qu’elles ne veulent pas accoucher, nourrir et soigner (les femmes avec un fort instinct maternel, de la catégorie desquelles était la mienne, sont prêtes à cela), mais parce que les enfants peuvent devenir malades et mourir. Elles ne veulent pas accoucher pour ne pas aimer, et quand elles aiment elles ne veulent pas avoir peur pour la santé et la vie de l’enfant. C’est la cause pour laquelle elles ne veulent pas nourrir. « Si je le nourris, disent-elles, je l’aimerai trop. » On dirait qu’elles auraient préféré des enfants en caoutchouc qui ne pourraient ni être malades, ni mourir, et qu’on pourrait toujours réparer. Quel enchevêtrement dans la tête de ces pauvres femmes ! Pourquoi des abominations pour ne pas être enceinte, pour éviter d’aimer les petits ?
L’amour, l’état d’âme le plus joyeux, est représenté comme un péril. Et pourquoi ? Parce que, quand un homme ne vit pas en homme, il est pire qu’une bête. Une femme ne peut pas envisager un enfant autrement que comme un plaisir. Il est vrai qu’il est douloureux d’accoucher, mais quelles menottes !... Oh ! les menottes, oh ! les petits pieds, oh ! son sourire, oh ! son petit corps, oh ! son gazouillement, oh ! son hoquet ! En un mot, c’est un sentiment de maternité animale, sensuelle. Mais d’idée sur la signification mystérieuse de l’apparition d’un nouvel être humain qui nous remplacera, il n’en est guère.
Il n’y a rien de tout ce qu’on dit et fait : au baptême de l’enfant, personne n’y croit plus, et cependant ce n’était pas autre chose qu’un rappel sur la signification humaine du nouveau-né.
On a rejeté tout cela, mais on ne l’a pas remplacé et il ne reste que des robes, des dentelles, des menottes, des petits pieds, il ne reste que ce qui existe chez l’animal. Mais l’animal n’a ni imagination, ni prévision, ni raison, pas de médecin – oui, encore le médecin ! – chez la poule, la vache, le poussin laisse tomber sa tête, accablé, le veau meurt, la poule glousse et la vache beugle quelque temps, puis ces bêtes continuent de vivre, oublieuses. Chez nous, si l’enfant tombe malade, que faire, où le soigner, quel docteur appeler, où aller ? S’il meurt, il n’y aura plus ni menottes, ni petits pieds, et alors à quoi bon les souffrances endurées ? La vache ne demande pas tout cela, et voilà pourquoi les enfants sont une misère. La vache n’a pas d’imagination, et c’est pourquoi elle ne peut penser comment elle aurait pu sauver l’enfant, si elle avait fait ceci ou cela, et son chagrin, qui se fond dans son être physique, ne dure qu’un temps très court, n’est qu’un état et non pas cette douleur qu’on exagère, grâce à l’oisiveté et à la satiété, jusqu’au désespoir. Elle n’a pas ce raisonnement grâce auquel on demande le pourquoi : « Pourquoi supporter toutes ces tortures, pourquoi tant d’amour si les petits doivent mourir ? » Elle n’a pas de logique qui lui dicte de ne plus avoir d’enfant, et que si par surprise on en a, il ne faut ni les aimer ni les nourrir, pour ne pas souffrir. Et nos femmes raisonnent – et raisonnent ainsi – et voilà pourquoi j’ai dit que quand un homme ne vit pas en homme, il est au-dessous de l’animal.
– Mais alors, comment faut-il faire, d’après vous, pour traiter les enfants humainement ? demandai-je.
– Comment ! mais les aimer en homme.
– Eh bien ! est-ce que les mères n’aiment pas leurs enfants ?
– Elles ne les aiment pas humainement !... ou presque jamais ! Et voilà pourquoi elles ne les aiment pas même comme des chiens. Notez ceci, une poule, une oie, une louve resteront toujours, pour la femme, des idéals inaccessibles d’amour animal. Il est rare qu’une femme se jette, au péril de ses jours, sur un éléphant pour lui reprendre son enfant, tandis qu’une poule, un moineau ne manqueront pas de se jeter sur un chien et se donneront tout entiers pour leurs enfants. Observez encore ceci. La femme a le pouvoir de limiter son amour physique pour ses enfants, ce qu’un animal ne peut faire. Cela veut-il dire que grâce à cela la femme est inférieure à l’animal ? Non, elle est supérieure (et même dire supérieure est injuste, elle n’est pas supérieure, elle est autre), mais elle a d’autres devoirs, des devoirs humains, elle peut se contenir devant l’amour animal et transporter cet amour sur l’âme de l’enfant. Voilà qui serait le rôle de la femme, et c’est justement ce qu’on ne voit pas dans notre monde. Nous lisons les actes héroïques des mères qui sacrifièrent leurs enfants au nom d’une idée supérieure, et ce nous semble des contes du monde antique qui ne nous regardent pas. Et pourtant je crois que si la mère n’a pas quelque idéal au nom duquel elle puisse sacrifier le sentiment animal, si cette force ne trouve pas d’emploi, elle la transportera sur des essais chimériques pour conserver physiquement son enfant, aidée dans cette tâche par le médecin, et elle pâtira, et elle souffrira comme elle souffre.
Il en fut ainsi de ma femme. Que ce fût un seul ou cinq enfants, le sentiment resta le même. Plutôt fut-ce un peu mieux quand il y en eut cinq. La vie était toujours empoisonnée de la peur pour les enfants, non seulement par leurs maladies réelles ou imaginaires, mais même par leur simple présence. Moi du moins, pendant toute la durée de ma vie conjugale, tous mes intérêts et tout mon bonheur dépendirent de la santé de mes enfants, de leur état, de leurs études. Les enfants, il n’y a pas à dire, c’est chose grave – mais tous doivent vivre, et, en notre temps, les parents ne peuvent plus vivre. La vie régulière n’existe pas pour eux : toute la vie de famille est suspendue à un cheveu. Quelle chose terrible que de recevoir subitement la nouvelle que le petit Basile vomit ou que Lise a fait ses besoins avec un peu de sang ! Immédiatement, vous abandonnez tout, vous oubliez tout, tout n’est rien... Ce qui est essentiel, c’est le médecin, le lavement, la température... Vous ne pouvez entamer une causerie sans que le petit Pierre n’accoure d’un air soucieux demandant si on peut manger une pomme ou quelle camisole il faut mettre, ou bien c’est la bonne qui entre avec un bébé hurlant.
La vie de famille régulière, ferme, n’existe pas. Comment, où vous vivez, et par conséquent ce que vous faites, tout dépend de la santé des petits, et la santé des petits ne dépend de personne, et grâce aux médecins qui prétendent aider la santé, toute votre vie est troublée. C’est un péril perpétuel. À peine en croit-on sortir qu’un nouveau danger arrive : encore des sauvetages. Toujours la situation de marins sur un navire qui sombre. Parfois il m’a paru que cela se faisait exprès, que ma femme feignait de s’inquiéter pour me vaincre, puisque cela résolvait si simplement la question à son profit. Il me semblait que tout ce qu’elle faisait en ces moments, elle le disait pour moi, mais à présent je vois qu’elle-même, ma femme, souffrait, était au supplice pour les petits, leur santé, leurs malaises.
Supplice pour tous deux, mais pour elle les enfants étaient aussi un moyen de s’oublier comme en une ivresse. J’ai remarqué souvent lorsqu’elle était très triste, qu’elle était soulagée quand un enfant tombait malade, de pouvoir se réfugier dans cette ivresse. C’était ivresse involontaire, parce qu’il n’y avait pas encore autre chose. De tous côtés, on entendait que madame une telle avait perdu des enfants, que chez madame une telle le docteur un tel avait sauvé un enfant, et que dans telle autre famille tout le monde avait déménagé à l’hôtel et par là sauvé les petits. Et les médecins, d’un air grave, confirmaient cela, soutenaient ma femme dans ses opinions. Elle aurait bien voulu ne pas avoir peur, mais le médecin lâchait telle parole comme corruption du sang, scarlatine, ou bien – que Dieu nous garde – diphtérie, et la voilà partie.
C’était impossible autrement : les femmes avaient, dans le vieux temps, cette croyance que « Dieu a donné, Dieu a repris », que l’âme du petit ange va au Ciel, qu’il vaut mieux mourir innocent que de mourir dans le péché. Si les femmes d’aujourd’hui avaient quelque chose de semblable à cette foi, elles pourraient supporter plus paisiblement la maladie des enfants – mais de tout cela il ne reste pas même de trace. Et cependant il faut croire à quelque chose, aussi croient-elles ineptement à la médecine et pas même à la médecine, mais au médecin. L’une croit en X, l’autre en Z, et, comme toutes les croyantes, elles ne voient pas l’idiotisme de leurs croyances. Elles croient quia absurdum, parce qu’en réalité si elles ne croyaient d’une façon stupide, elles verraient la vanité de tout ce que leur prescrivent ces brigands. La scarlatine est une maladie contagieuse ; alors, quand on vit dans une grande ville, la moitié de la famille doit déménager dans un hôtel (nous l’avons fait deux fois), et cependant tout homme en ville est un centre où passent une quantité innombrable de diamètres qui portent des fils de toutes sortes de contagions. Il n’y a pas un obstacle : le boulanger, le tailleur, le cocher, les blanchisseuses, tout concourt à la propagation. Et je prends sur moi, pour chaque homme qui a déménagé pour cause de contagion, de lui trouver dans son nouveau logis une autre contagion semblable, si ce n’est la même.
Mais ce n’est pas tout. Chacun connaît des gens riches qui, après une diphtérie, détruisent tout dans leurs demeures et qui, dans des maisons nouvellement construites et meublées, tombent malades. Chacun connaît également quantité d’hommes en contact avec des malades et qui ne s’infectent pas. C’est par les racontars que naissent nos inquiétudes. L’une dit qu’elle a un excellent médecin. « Pardon, répond l’autre, il a tué tel ou tel. » Et vice versa. Amenez-lui-en un autre qui n’en sait pas davantage, qui a appris dans les mêmes livres, qui soigne d’après les mêmes formules, mais qui va en voiture et demande cent roubles par visite : elle le croira.
Tout est dans le fait que nos femmes sont sauvages. Elles n’ont pas la croyance en Dieu, et voilà que les unes croient au mauvais œil, et les autres au médecin qui demande cher pour ses visites. Si elles avaient la foi, elles sauraient que les scarlatines, etc., ne sont pas si terribles, puisqu’elles ne peuvent pas troubler ce que l’homme peut et doit aimer : l’âme. Il n’en peut résulter que ce que personne de nous ne peut éviter, la maladie et la mort. Sans la foi en Dieu, elles n’aiment que physiquement, et toute leur énergie est concentrée à conserver la vie, qu’on ne peut pas conserver, et que les médecins promettent de sauver aux sots et aux sottes. Et dès lors il n’y a rien à faire : il faut les appeler.



