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Quand ils rentrèrent enfin, le soleil commençait déjà à descendre, teintant le ciel de couleurs orangées que Chloé observa avec une fascination presque nouvelle, comme si elle percevait chaque nuance de lumière avec une intensité qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Ethan la déposa devant chez elle, l'embrassant doucement avant de repartir, non sans lui avoir fait promettre de l'appeler si quelque chose n'allait pas pendant la nuit.
Le dîner du soir apporta une nouvelle source de perplexité pour toute la famille. Sa mère avait préparé un rôti de bœuf, et quand Chloé s'assit à table, elle se surprit à fixer la viande avec une intensité presque gênante, remarquant chaque détail de sa texture, de sa couleur, et surtout, ressentant une envie soudaine et presque incontrôlable de la manger encore saignante, alors qu'elle avait toujours préféré sa viande bien cuite auparavant. Elle serra les poings sous la table, un peu déstabilisée par la force de cette envie, presque physique, qui lui semblait venir d'un endroit en elle qu'elle ne connaissait pas.
— Tu peux me la faire un peu moins cuite ? demanda-t-elle à sa mère, presque malgré elle, en regardant son assiette.
— Moins cuite ? répéta sa mère, surprise. Tu détestes ça d'habitude.
— Je sais, dit Chloé, elle-même déconcertée par sa propre requête. Je ne sais pas pourquoi, mais là, j'en ai vraiment envie.
Sa mère la regarda un instant avec une expression indéchiffrable, avant de retourner silencieusement vers la cuisine pour ajuster la cuisson de la viande selon la demande de sa fille. Le reste du repas se déroula dans un silence relativement pesant, chacun semblant vouloir éviter d'aborder directement le sujet qui préoccupait pourtant tout le monde autour de la table.
Entre deux bouchées, son téléphone vibra sur la table. Un message de Madison.
— Comment tu te sens ? J'ai appris pour l'attaque, c'est horrible ! Tu es à l'hôpital ?
— Je suis rentrée à la maison, répondit Chloé. Ça va, je crois. La blessure guérit super vite en fait.
— Tant mieux ! Tu me raconteras tout demain au lycée ? J'ai déjà dit à tout le monde que tu étais la fille la plus courageuse que je connaisse.
— On verra si je suis en état d'aller au lycée demain, écrivit Chloé, avant de reposer son téléphone, sentant une pointe d'irritation inattendue face à l'enthousiasme un peu trop léger de son amie, comme si Madison ne réalisait pas vraiment la gravité de ce qui s'était passé.
Une fois le repas terminé, alors que Chloé débarrassait la table, elle entendit distinctement, à travers la porte fermée de la cuisine, sa mère parler à voix basse au téléphone avec quelqu'un, probablement son père, qui travaillait dans une autre ville pour la semaine.
— Je ne sais pas, disait sa mère, sa voix trahissant une inquiétude qu'elle avait soigneusement dissimulée devant Chloé toute la journée. Elle mange comme un ogre, elle est agitée comme jamais, et cette cicatrice... Je te jure, on dirait que ça fait des semaines qu'elle a été mordue, pas juste une nuit.
Chloé resta figée dans le couloir, stupéfaite de pouvoir entendre cette conversation avec une telle clarté alors qu'elle se trouvait à plusieurs mètres de distance, derrière une porte fermée. Elle recula lentement, le cœur battant, réalisant pleinement, pour la première fois depuis son réveil, à quel point quelque chose d'anormal était réellement en train de se produire en elle.
Elle monta se réfugier dans sa chambre, prétextant une fatigue soudaine, et s'assit sur son lit, fixant ses mains comme si elles appartenaient à quelqu'un d'autre. Elle repensa à la journée entière, à cette faim dévorante, à cette irritabilité inhabituelle, à cette ouïe et cet odorat soudainement décuplés, et surtout à cette cicatrisation qui défiait toute logique médicale. Aucune explication rationnelle ne lui venait à l'esprit, et pour la première fois, elle sentit une peur sourde s'installer au fond d'elle, différente de la terreur pure qu'elle avait ressentie dans la forêt, une peur plus insidieuse, plus profonde, celle de ne plus vraiment se reconnaître elle-même. Elle qui avait toujours su exactement qui elle était, elle qui n'avait jamais douté un instant de sa propre identité, se sentait soudain étrangère à elle-même, prisonnière d'un corps qui semblait obéir à des règles qu'elle ne maîtrisait plus.
Elle se leva et retourna une nouvelle fois devant le miroir de sa salle de bain, observant longuement son propre reflet comme si elle cherchait à y trouver une réponse. Son visage lui paraissait le même, ses cheveux blonds, ses traits familiers, et pourtant quelque chose semblait subtilement différent, une acuité nouvelle dans son regard, une tension presque animale dans la manière dont elle se tenait, le dos droit, les sens en alerte, comme si son corps tout entier s'était mis à fonctionner selon des règles qu'elle ne comprenait pas encore. Elle essaya de sourire à son reflet, comme elle le faisait chaque matin depuis des années, mais le geste lui parut soudain forcé, presque étranger, et elle laissa retomber ses lèvres, incapable de maintenir cette façade familière plus de quelques secondes.
Elle se coucha tôt ce soir-là, épuisée malgré elle par cette journée si étrange, et resta longtemps éveillée dans l'obscurité, écoutant malgré elle tous les petits bruits de la maison qu'elle n'avait jamais remarqués auparavant : les craquements du bois, le vent qui faisait légèrement vibrer la fenêtre, et quelque part au loin, presque à la limite de sa perception, ce qui ressemblait, de manière inquiétante, à un hurlement de loup, porté par le vent depuis la forêt qui bordait la ville.
Elle se redressa brusquement dans son lit, le cœur battant, certaine d'avoir vraiment entendu ce son et non de l'avoir simplement imaginé. Elle resta assise ainsi de longues minutes, tendant l'oreille vers la fenêtre, mais le hurlement ne se reproduisit pas, remplacé par le silence habituel de la nuit suburbaine. Elle se recoucha lentement, le cœur encore battant, sans réussir à se débarrasser complètement de la sensation dérangeante que ce son, aussi lointain fût-il, s'adressait d'une certaine manière à elle, comme un appel qu'elle n'était pas encore capable de comprendre.
Elle ferma les yeux très fort, essayant de se convaincre qu'elle avait imaginé ce son, que la fatigue et le stress de la journée jouaient simplement des tours à son esprit épuisé. Mais au fond d'elle, une certitude grandissait, silencieuse et terrifiante : quoi que ce soit qui lui était arrivé dans cette forêt, ce n'était que le commencement.
Exercices de vocabulaire
Exercice 1. Complétez les phrases avec le mot qui convient (choisissez dans la liste de vocabulaire).
1. Chloé a remarqué que sa blessure avait commencé à _______ anormalement vite.
2. Son _______ était tellement développé qu'elle sentait toutes les odeurs de la cuisine.
3. Après l'attaque, Chloé est devenue étrangement _______, s'énervant pour un rien.
4. Elle a demandé sa viande _______, ce qu'elle détestait faire avant l'attaque.
5. Sa mère trouvait la situation particulièrement _______ et voulait consulter un médecin.
Exercice 2. Trouvez l'équivalent russe de chaque mot français.
1. l'ouïe
2. la cicatrice
3. résister
4. un vertige
5. s'énerver
Exercice 3. Vrai ou faux ? Justifiez votre réponse avec une phrase du texte.
1. La blessure de Chloé a complètement disparu en une seule nuit.
2. Chloé a moins faim que d'habitude après l'attaque.
3. Ethan remarque que les yeux de Chloé semblent différents.
4. Chloé entend sa mère parler au téléphone à travers une porte fermée.
Réponses
Exercice 1 (vocabulaire, phrases à trous) :
1. cicatriser 2. odorat 3. irritable 4. saignante 5. inquiétante
Exercice 2 (traduction) :
1. l'ouïe : слух
2. la cicatrice : шрам
3. résister : сопротивляться
4. un vertige : головокружение
5. s'énerver : раздражаться, нервничать
Exercice 3 (vrai ou faux) :
1. Faux. "Elle ne découvrit qu'une fine cicatrice rosée" (elle n'a pas complètement disparu, mais elle est presque guérie).
2. Faux. "J'ai... j'ai super faim, en fait."
3. Vrai. "Tes yeux, peut-être. Ils sont plus clairs que d'habitude."
4. Vrai. "Elle entendit distinctement, à travers la porte fermée de la cuisine, sa mère parler à voix basse au téléphone."
Chapitre 5 : Le bruit de son cœur
Vocabulaire thématique
le battement (de cœur) — биение (сердца)
le rythme cardiaque — сердечный ритм
dissimuler — скрывать
se concentrer — концентрироваться
sourd(e) — глухой, приглушённый (звук)
le pouls — пульс
effrayant(e) — пугающий
se maîtriser — контролировать себя
un murmure — шёпот, шелест
étouffer — заглушать, душить
la sueur — пот
se trahir — выдать себя
feindre — притворяться
un soupir — вздох
se raidir — напрячься, оцепенеть
Le lundi matin, Chloé se leva bien avant que son réveil ne sonne, après une nuit de sommeil agitée, entrecoupée de rêves confus où se mêlaient la forêt, les yeux dorés, et le hurlement lointain qu'elle avait cru entendre la veille. Elle resta assise un long moment sur le bord de son lit, hésitant à se lever, avant de finalement décider qu'il valait mieux affronter le lycée que de continuer à ruminer seule dans sa chambre. Sa mère avait proposé de l'excuser pour la journée, mais Chloé avait insisté pour y aller : elle avait besoin, plus que jamais, de retrouver un semblant de normalité, de redevenir, ne serait-ce que quelques heures, la fille qu'elle avait toujours été. Rester enfermée à la maison, seule avec ses pensées et cette angoisse grandissante, lui semblait pire que d'affronter directement le regard des autres.
Elle s'habilla avec un soin particulier ce matin-là, choisissant une tenue qui dissimulait complètement la cicatrice sur son épaule, et elle passa un long moment devant le miroir à s'entraîner à sourire normalement, à composer une expression parfaitement calme malgré l'agitation qui continuait de vibrer sous sa peau. Elle se répéta, comme un mantra, qu'elle devait simplement se comporter comme d'habitude, que personne ne devait remarquer que quelque chose avait changé en elle depuis la fête. Elle répéta même, à voix basse, quelques phrases toutes faites qu'elle pourrait utiliser si quelqu'un lui posait trop de questions, comme pour se préparer à un rôle qu'elle devrait tenir toute la journée.
Ethan vint la chercher comme tous les matins, et elle remarqua, en montant dans la voiture, qu'elle percevait chaque détail de son apparence avec une acuité nouvelle : la légère barbe naissante qu'il n'avait pas eu le temps de raser, l'odeur familière de son after-shave mêlée à quelque chose de plus subtil, presque indescriptible, qui semblait lui appartenir en propre.
— Tu es sûre que tu es prête à retourner au lycée ? demanda-t-il, inquiet, en démarrant la voiture. Personne ne t'en voudrait de prendre encore un jour de repos.
— Je vais bien, dit Chloé avec le plus d'assurance possible. J'ai juste besoin de reprendre une routine normale.
— Si tu le dis, répondit Ethan, pas totalement convaincu, mais je reste juste à côté toute la journée si besoin.
Le trajet jusqu'au lycée se déroula dans une conversation légère, presque banale, et Chloé se concentra de toutes ses forces pour paraître aussi naturelle que possible, réprimant l'envie constante de se boucher les oreilles face à tous ces sons qui lui parvenaient avec une intensité déroutante : le moteur de la voiture, les autres véhicules sur la route, jusqu'au tic-tac régulier du clignotant qui lui semblait résonner bien plus fort que d'habitude. Elle hocha la tête aux bons moments, répondit aux questions d'Ethan avec des phrases courtes et polies, espérant que cette façade suffirait à masquer l'effort surhumain qu'elle devait fournir simplement pour rester assise tranquillement dans cet habitacle rempli de bruits.
L'arrivée au lycée fut à la fois un soulagement et une épreuve. Un soulagement, parce que retrouver l'agitation familière des couloirs, les casiers qui claquaient, les conversations qui se croisaient, lui donna l'impression rassurante de retrouver sa vie d'avant. Une épreuve, parce que chaque son, chaque odeur, chaque mouvement autour d'elle semblait amplifié à un point presque insupportable, l'obligeant à un effort de concentration constant simplement pour paraître normale.
— Chloé ! cria Madison en se précipitant vers elle dès qu'elle l'aperçut dans le couloir. Tu es venue ! Comment tu te sens ? Raconte-moi tout !
Un petit attroupement se forma rapidement autour d'elles, d'autres camarades attirés par la nouvelle de l'attaque qui avait visiblement déjà fait le tour du lycée pendant le week-end. Chloé sentit tous ces regards posés sur elle avec une acuité presque douloureuse, chaque murmure, chaque chuchotement lui parvenant distinctement malgré le brouhaha général du couloir.
Elle raconta une version édulcorée des événements du week-end, minimisant délibérément la rapidité de sa guérison et omettant complètement les détails les plus troublants, comme les yeux dorés ou son ouïe soudainement surdéveloppée. Madison l'écouta avec une fascination mêlée d'horreur, et bientôt un petit groupe de camarades se forma autour d'elles, tous avides d'entendre le récit de cette nuit terrifiante. Chloé choisissait ses mots avec précaution, consciente qu'elle marchait sur une ligne fragile entre satisfaire leur curiosité et révéler accidentellement quelque chose qu'elle ne pouvait absolument pas se permettre de partager.
— Tu dois montrer ta cicatrice ! insista une fille de leur classe. C'est trop impressionnant que ça ait déjà autant guéri.
Chloé hésita, puis souleva légèrement sa manche, révélant la fine ligne rosée qui subsistait encore, et un murmure d'étonnement parcourut le petit groupe rassemblé autour d'elle. Elle se sentit soudain terriblement exposée, comme si chaque regard posé sur sa cicatrice pouvait deviner, au-delà de la simple guérison rapide, tout ce qu'elle cachait derrière son sourire poli.
— C'est dingue, dit Madison en secouant la tête. N'importe qui d'autre serait encore à l'hôpital.
— J'imagine que j'ai juste de la chance, dit Chloé, redescendant rapidement sa manche, pressée de changer de sujet.
La matinée se déroula ainsi, entre les cours qu'elle suivit avec une attention plus difficile à maintenir que d'habitude, distraite par la multitude de sons qui semblaient exiger simultanément son attention, et les pauses où elle devait constamment surveiller ses propres réactions, réprimant toute manifestation trop visible de cette agitation intérieure qui ne la quittait plus.
En cours de mathématiques, elle se surprit à entendre distinctement le stylo d'un élève assis trois rangées derrière elle gratter sur le papier, un son si précis qu'elle aurait pu distinguer chaque lettre qu'il traçait si elle s'était vraiment concentrée dessus. Elle secoua légèrement la tête, essayant de ramener son attention sur le tableau, sur la voix du professeur qui expliquait une équation, mais son esprit continuait de dériver vers tous ces sons parasites qui l'entouraient sans qu'elle puisse vraiment les ignorer.
L'entraînement de cheerleading, prévu en fin de matinée à cause d'un changement d'emploi du temps, représenta une épreuve particulière. Chloé se plaça devant l'équipe comme d'habitude, mais elle remarqua, fascinée et inquiète à la fois, que ses mouvements semblaient plus fluides, plus précis que jamais, comme si son corps tout entier avait gagné en agilité depuis l'attaque. Elle dut consciemment ralentir certains gestes, craignant que la différence ne soit trop visible pour les autres filles.
— Tu es vraiment en forme aujourd'hui, remarqua Madison pendant une pause, essoufflée après la répétition. Comment tu fais pour enchaîner les figures aussi facilement après ce qui t'est arrivé ?
— Je ne sais pas, dit Chloé, un peu mal à l'aise. L'adrénaline, peut-être.
Madison hocha la tête, satisfaite de cette explication, et Chloé se promit intérieurement de faire encore plus attention lors des prochains entraînements, consciente que cette différence de performance, aussi flatteuse soit-elle, pouvait éveiller des soupçons si elle devenait trop évidente.
À midi, elle rejoignit sa table habituelle dans la cafétéria, et l'agitation générale du repas, avec les dizaines de conversations qui se mélangeaient, les bruits de couverts, les chaises qui raclaient le sol, lui donna presque le vertige. Elle se concentra sur son assiette, essayant d'isoler le son de la voix d'Ethan assis à côté d'elle du reste de cette cacophonie assourdissante.
L'après-midi, après les cours, Ethan proposa de la ramener chez elle en passant par un chemin plus tranquille, longeant le parc municipal plutôt que les grandes avenues encombrées.
— On peut s'arrêter un peu ? demanda-t-il en garant la voiture près du parc. Je pensais qu'un peu de calme te ferait du bien après une journée pareille.
Chloé accepta, reconnaissante pour cette attention, et ils s'installèrent sur un banc à l'ombre d'un grand chêne, loin de l'agitation de la route. Le parc était presque désert à cette heure de l'après-midi, seulement troublé par le chant lointain de quelques oiseaux et le bruissement des feuilles dans le vent léger. Ethan lui prit la main, entrelaçant doucement leurs doigts, et pendant quelques minutes, assise là, dans la lumière dorée de la fin d'après-midi, Chloé se sentit presque redevenir elle-même, cette fille insouciante qui n'avait jamais eu à se soucier d'entendre plus que ce qu'elle devait entendre.
— Merci d'avoir géré ça avec moi aujourd'hui, dit Chloé, se rapprochant instinctivement de lui, posant sa tête contre son épaule comme elle le faisait si souvent.
— Toujours, dit Ethan en passant un bras autour d'elle, l'attirant plus près encore.
C'est à ce moment précis, alors que sa joue reposait contre la poitrine d'Ethan, que Chloé l'entendit pour la première fois avec une clarté absolue : le battement régulier de son cœur, un rythme fort et constant qui résonnait dans ses oreilles comme un tambour, si distinct, si présent, qu'elle eut l'impression d'entendre chaque contraction du muscle, chaque pulsation du sang dans ses veines.
Elle se figea instantanément, tous ses sens soudainement focalisés sur ce son qui semblait tout envahir, effaçant complètement le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, tout ce qui l'entourait quelques secondes plus tôt. Le battement était rapide, légèrement irrégulier, et elle réalisa avec un frisson glacé qu'elle pouvait presque sentir la chaleur du sang qui circulait juste sous la peau d'Ethan, si proche, si vivant. Elle resta ainsi de longues secondes, incapable de bouger, fascinée malgré elle par cette perception nouvelle, par cette proximité soudaine avec quelque chose d'aussi intime que le fonctionnement même du corps d'Ethan, quelque chose qu'aucun être humain normal n'était censé pouvoir percevoir aussi clairement.
Une part d'elle, la part rationnelle qui essayait désespérément de garder le contrôle, comprit qu'elle était en train de vivre quelque chose d'absolument anormal, quelque chose qui confirmait, sans le moindre doute possible désormais, que la morsure de cette nuit dans la forêt avait changé bien plus en elle qu'une simple cicatrice qui guérissait trop vite.
— Chloé ? Tout va bien ? demanda Ethan, remarquant qu'elle s'était brusquement raidie contre lui.
Elle ne répondit pas immédiatement, incapable de détacher son attention de ce battement obsédant, et elle sentit, avec une horreur grandissante, une sensation étrange monter en elle, quelque chose qu'elle ne sut absolument pas comment interpréter : non pas de l'affection, non pas de la tendresse habituelle qu'elle ressentait auprès de lui, mais quelque chose de plus primitif, presque animal, une conscience aiguë de la vulnérabilité de ce battement si proche d'elle.
— Chloé, tu me fais peur, dit Ethan, se redressant légèrement pour mieux voir son visage. Qu'est-ce qui se passe ?
Elle se dégagea brusquement, se levant du banc avec une précipitation qui la surprit elle-même, son cœur à elle battant maintenant si fort qu'elle craignit qu'il ne l'entende à son tour.
— Rien, dit-elle, sa voix tremblante trahissant le contraire de ce qu'elle affirmait. Je... j'ai juste eu un vertige soudain.
— Un vertige ? répéta Ethan, se levant à son tour, une main tendue vers elle. Assieds-toi, je vais chercher de l'eau.
— Non, ça va, dit Chloé, reculant d'un pas supplémentaire, cherchant désespérément à mettre de la distance entre elle et ce battement de cœur qui continuait de résonner dans ses oreilles même à cette distance. Je crois que je devrais juste rentrer chez moi.
— D'accord, dit Ethan, visiblement perturbé par ce brusque revirement, mais promets-moi que tu me diras si quelque chose ne va vraiment pas.
— Je te le promets, mentit Chloé, sentant déjà le poids de ce mensonge s'ajouter à tous les autres qu'elle avait commencé à accumuler depuis la fête.
Ethan la regarda avec une inquiétude grandissante, visiblement déconcerté par ce changement d'attitude soudain, mais il n'insista pas, respectant sa demande malgré la confusion évidente sur son visage. Ils remontèrent dans la voiture en silence, et Chloé passa tout le trajet à fixer la vitre, essayant désespérément de calmer sa respiration, de faire taire ce battement qui continuait, absurdement, de résonner dans son esprit même après qu'ils eurent quitté le parc. Ethan, de son côté, gardait les deux mains fermement posées sur le volant, jetant de temps à autre des regards discrets vers elle, comme s'il cherchait un indice, une explication à ce brusque changement d'humeur qu'il ne comprenait manifestement pas.
— Tu es sûre que ça va ? demanda encore Ethan en se garant devant chez elle, sa voix douce mais clairement inquiète.
— Oui, dit Chloé, forçant un sourire qu'elle espérait rassurant. Je pense que j'ai juste besoin de me reposer. Cette semaine a été... beaucoup.
— Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, dit Ethan, l'embrassant doucement avant de la laisser sortir. Je m'inquiète pour toi, Chloé.
— Je sais, dit-elle. Ça va aller.
Elle monta directement dans sa chambre en rentrant, refermant la porte derrière elle et s'appuyant contre le battant, le souffle encore court. Elle resta ainsi de longues minutes, essayant de comprendre ce qui venait de se produire, cette expérience sensorielle si intense qu'elle en avait été complètement submergée, incapable de la contrôler ou même de la comprendre.
Elle s'assit sur son lit et ferma les yeux, essayant consciemment de faire le vide, de retrouver ce silence relatif qu'elle avait connu toute sa vie avant cette nuit dans la forêt. Mais même dans le calme de sa chambre, elle percevait distinctement sa propre respiration, le battement régulier de son propre cœur, et quelque part au loin, à travers les murs de la maison, ce qu'elle était presque certaine d'identifier comme le bruit de sa mère en train de préparer le dîner dans la cuisine, deux étages plus bas. Elle entendait même, ou du moins elle en avait l'impression troublante, le grésillement de l'huile dans la poêle et le tintement des couverts contre les assiettes qu'on disposait sur la table.
Elle comprit, avec une clarté glaçante, qu'elle ne pouvait plus continuer ainsi, à laisser ces sensations la submerger sans avertissement, à risquer de se trahir devant Ethan, devant sa mère, devant n'importe qui d'autre qui pourrait remarquer quelque chose d'anormal dans son comportement. Il fallait qu'elle apprenne à se maîtriser, à dissimuler complètement ce qui lui arrivait, jusqu'à ce qu'elle comprenne elle-même de quoi il s'agissait vraiment.
Elle passa le reste de la soirée enfermée dans sa chambre, prétextant des devoirs à rattraper, et elle s'entraîna, seule, à contrôler sa respiration, à se concentrer sur un seul son à la fois plutôt que de se laisser submerger par tous simultanément. Elle découvrit, non sans un certain soulagement mêlé d'inquiétude, qu'elle parvenait effectivement, avec suffisamment de concentration, à filtrer partiellement cette avalanche sensorielle, à ramener son attention sur une seule chose précise, comme le tic-tac de l'horloge sur son bureau, en ignorant délibérément tout le reste.
Elle s'exerça ainsi pendant près d'une heure, fermant les yeux, respirant lentement, essayant méthodiquement d'isoler chaque son de son environnement pour mieux apprendre à le mettre de côté à volonté : le vent dehors, le frigo au rez-de-chaussée, les pas de sa mère dans le couloir. Peu à peu, elle sentit qu'elle gagnait un peu de terrain sur cette avalanche sensorielle, qu'elle parvenait à construire, avec beaucoup d'efforts, une sorte de mur mental derrière lequel elle pouvait se retrancher quand le monde devenait trop bruyant, trop présent. Ce n'était pas parfait, loin de là, mais c'était un début, une première victoire modeste dans cette bataille qu'elle menait désormais contre son propre corps.




