Un café en octobre

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Camille regarde autour d'elle, essayant de voir ce que Lucas voit à travers son objectif, cherchant ce qui rend ce moment si spécial pour lui.
— Qu'est-ce que vous photographiez exactement ? demande-t-elle.
— Venez voir, propose Lucas, en tendant son appareil vers elle.
Il lui montre l'écran arrière. Sur l'image, on voit le fleuve, les arbres colorés, et un reflet presque parfait du pont dans l'eau calme, comme un miroir légèrement flou.
Camille se penche un peu plus près pour mieux voir les détails, son épaule frôlant celle de Lucas dans ce mouvement naturel, aucun des deux ne semblant vouloir s'écarter de cette proximité soudaine.
— C'est magnifique, dit Camille, sincèrement impressionnée. On dirait une peinture.
— Merci. J'aime capturer les moments simples, dit Lucas, une lumière, une couleur, un instant qui ne reviendra jamais exactement pareil. Dans une heure, cette lumière aura déjà changé.
Camille regarde Lucas différemment maintenant. Ce n'est plus juste l'homme maladroit et bavard du café. Il y a quelque chose de sérieux et de passionné dans sa façon de parler de son travail, une concentration qu'elle n'avait pas vue avant.
Elle réalise que cette dualité fait toute sa personnalité : cet homme capable d'une distraction presque comique un instant, puis d'une attention totale et presque solennelle l'instant suivant, dès qu'il s'agit de son art. Elle se demande combien d'autres facettes de lui restent encore à découvrir.
— Vous faites ça depuis longtemps ? demande-t-elle, en reprenant leur marche le long du quai.
— Depuis toujours, presque, répond Lucas, en rangeant son appareil dans son sac. Mon père m'a offert mon premier appareil photo quand j'avais douze ans, un vieux modèle qu'il n'utilisait plus. Depuis, je n'ai jamais vraiment arrêté.
— C'est beau, d'avoir une passion comme ça, qui dure depuis l'enfance.
— Et vous ? demande Lucas. Les livres, c'est votre passion depuis toujours aussi ?
— Oui, dit Camille avec un sourire nostalgique. Depuis que je suis toute petite. Ma mère me lisait des histoires tous les soirs, même quand elle était fatiguée après le travail.
— C'est joli, dit Lucas, d'une voix plus douce que d'habitude.
Ils marchent ensemble le long du quai, sans vraiment décider de le faire, comme si c'était naturel, presque évident. Lucas continue de prendre quelques photos de temps en temps, expliquant chaque fois pourquoi tel angle ou telle lumière l'intéresse particulièrement.
Leur rythme de marche s'accorde naturellement, sans que ni l'un ni l'autre n'ait besoin de ralentir ou d'accélérer pour rester ensemble, comme si leurs pas avaient trouvé d'eux-mêmes une cadence commune.
— Regardez cet arbre, dit-il en s'arrêtant soudainement. Les feuilles jaunes contre le mur en pierre grise, juste là. C'est parfait, le contraste est exactement ce que je cherche.
Il lève son appareil et prend la photo rapidement, presque sans réfléchir, puis se tourne vers Camille avec une idée visible dans les yeux.
— Est-ce que je peux vous prendre en photo ? demande-t-il.
Camille rougit légèrement, surprise par la question directe.
— Moi ? Pourquoi moi ?
— Parce que la lumière est belle sur vous en ce moment, dit-il simplement, sans intention de flatterie évidente, juste avec une honnêteté un peu désarmante.
— Je ne suis pas très photogénique, dit Camille, un peu gênée, en reculant légèrement.
— Laissez-moi juger ça moi-même, répond Lucas avec un sourire encourageant, pas insistant, juste patient.
Camille hésite, regarde autour d'elle comme pour vérifier que personne ne les observe, puis accepte finalement. Elle se tient près du parapet, un peu raide au début, les bras croisés comme pour se protéger.
— Détendez-vous, dit Lucas doucement. Regardez juste le fleuve, comme vous le faisiez avant que j'arrive et que je vous dérange avec mon appareil.
Camille suit son conseil. Elle regarde l'eau, oublie presque la présence de l'appareil photo, et pense simplement à la beauté du moment : l'automne, la lumière dorée, le calme du fleuve qui coule lentement.
Lucas prend plusieurs photos rapidement, en silence, sans déranger ce moment naturel qui s'installe entre eux.
— Voilà, dit-il enfin, en baissant son appareil. Je crois que c'est parfait.
Il lui montre la photo sur l'écran. Camille est surprise de se voir ainsi : naturelle, détendue, presque belle sous cette lumière d'automne, avec le fleuve en arrière-plan comme un tableau.
— C'est... vraiment joli, dit-elle, un peu émue par cette image d'elle-même qu'elle ne reconnaît pas tout à fait.
— Je vous l'avais dit, répond Lucas, fier mais sans arrogance, plutôt content d'avoir eu raison.
Ils continuent leur promenade, parlant de tout et de rien : les livres préférés de Camille, les endroits préférés de Lucas pour photographier la ville, les petits restaurants du quartier qu'il faut absolument essayer. Le temps passe sans qu'ils s'en rendent vraiment compte, comme s'il s'était arrêté pour eux.
— Vous avez un restaurant préféré, alors ? demande Camille, curieuse d'en apprendre davantage sur ses habitudes.
— Un petit bouchon lyonnais près de la place Bellecour, dit Lucas avec enthousiasme. Le patron me connaît depuis des années, il me garde toujours une table même quand c'est complet.
— Vous devrez me montrer ça un jour, dit Camille, presque sans réfléchir, puis rougissant légèrement en réalisant ce qu'elle vient de suggérer.
— C'est une promesse, dit Lucas avec un sourire, sans faire de commentaire sur sa gêne, ce qui la soulage intérieurement.
Ils passent devant une petite guinguette au bord de l'eau, fermée pour la saison, ses chaises empilées et ses tables recouvertes de bâches. Lucas s'arrête un instant pour la photographier, trouvant quelque chose de poétique dans cette désolation temporaire.
— Pourquoi photographier un endroit fermé ? demande Camille, intriguée.
— Parce que dans quelques mois, ce sera plein de vie, de rires, de gens qui boivent un verre au soleil, explique Lucas. J'aime montrer les contrastes, les saisons qui passent. Cette photo n'aura de sens que si on la regarde après, au printemps.
Camille trouve cette idée belle, une façon de voir le temps qui passe qu'elle n'avait jamais vraiment considérée avant.
Quand le soleil commence vraiment à se coucher, peignant le ciel de rose et d'orange, Camille regarde l'heure sur son téléphone.
— Je devrais rentrer, dit-elle, un peu à contrecœur.
— Moi aussi, dit Lucas. Merci pour cette promenade improvisée. C'était une belle fin de journée.
— Merci pour la photo, répond Camille avec un sourire sincère, plus détendu qu'au début de leur rencontre.
Ils se séparent au coin de la rue, chacun de son côté, avec un petit signe de la main. En marchant vers chez elle, Camille repense à cette soirée inattendue. Elle sourit sans même s'en rendre compte, un sourire qui reste sur son visage tout le long du chemin.
En chemin, elle croise sa voisine de palier, une femme d'une soixantaine d'années toujours curieuse des allées et venues de l'immeuble.
— Vous avez l'air de bonne humeur ce soir, remarque la voisine avec un sourire entendu.
— Il fait beau, répond simplement Camille, ne voulant pas s'étendre sur les raisons réelles de son sourire.
— Il fait surtout froid, corrige la voisine en riant, mais je ne vais pas vous contredire si ça vous rend heureuse.
Camille rit et monte les escaliers jusqu'à son appartement, encore un peu étourdie par cette belle fin de journée passée au bord du fleuve.
Peut-être que Lucas n'est pas seulement bavard et maladroit. Peut-être qu'il y a chez lui quelque chose de sincère et de doux, quelque chose qui mérite d'être découvert un peu plus, pense-t-elle en ouvrant la porte de son appartement.
Une fois chez elle, Camille prépare un thé et s'installe à sa petite table de cuisine, sortant son carnet personnel, celui où elle note parfois ses pensées avant de dormir, une habitude héritée de sa mère. Elle hésite un moment, puis écrit quelques lignes sur cette rencontre inattendue au bord du fleuve, sur cette photo qu'elle n'aurait jamais imaginé accepter quelques jours plus tôt.
Elle relit ce qu'elle vient d'écrire, un peu surprise par le ton presque enthousiaste de ses propres mots. D'habitude, son carnet contient plutôt des réflexions sur les livres qu'elle lit, des citations qui l'ont marquée, parfois quelques inquiétudes sur son nouveau départ à Lyon. Ce soir, c'est différent : elle parle d'un homme, de son rire, de sa façon de voir la lumière.
Elle referme le carnet avec un petit sourire gêné, comme si elle venait de se surprendre elle-même en flagrant délit de sentiment naissant. Elle se lève, range sa tasse vide, et se prépare pour la nuit, le cœur étrangement léger.
Chapitre 5 : Le livre oublié
Vocabulaire
oublier — забывать
le comptoir — прилавок / стойка
le carnet — блокнот
remarquer — замечать
rendre — возвращать
laisser — оставлять
retrouver — находить снова
sûrement — наверняка
appartenir — принадлежать
feuilleter — листать
la couverture — обложка
la page — страница
ranger — убирать / расставлять
décider — решать
étonné(e) — удивлённый
Le lendemain après-midi, la librairie est particulièrement calme, comme si le quartier entier faisait une pause. Camille profite de ce moment tranquille pour ranger les nouvelles arrivées de livres sur les étagères, un carton entier de romans qui vient d'arriver le matin même. Sylvie est partie chercher des fournitures chez le grossiste, laissant Camille seule pour quelques heures, avec les clés et la responsabilité de la boutique.
Seule dans la boutique, Camille profite de ce calme inhabituel pour observer les lieux avec un œil différent, plus attentif. Elle remarque des détails qui lui avaient échappé jusqu'ici : une petite fissure dans le plafond au-dessus de la section poésie, une photo ancienne de la rue accrochée près de la caisse, montrant le quartier tel qu'il était plusieurs décennies auparavant. Elle se sent étrangement responsable de cet endroit, comme si la confiance de Sylvie lui donnait des racines nouvelles dans cette ville encore un peu étrangère.
Elle profite aussi de ce moment pour réorganiser légèrement la vitrine, changeant l'arrangement des livres mis en avant, ajoutant quelques feuilles d'automne ramassées la veille pour donner une touche saisonnière à la présentation. Satisfaite du résultat, elle recule de quelques pas pour admirer son travail, se sentant fière de cette petite initiative personnelle.
Vers quinze heures, la petite cloche de la porte sonne. Camille lève les yeux et voit un client qu'elle ne reconnaît pas immédiatement : un homme d'une trentaine d'années, un livre déjà sous le bras, qui regarde attentivement les étagères de romans avec une concentration presque religieuse.
L'homme reste presque une heure dans la librairie, feuilletant plusieurs livres, posant quelques questions à Camille sur des auteurs contemporains qu'elle connaît bien grâce à ses propres lectures. Finalement, il achète deux romans et repart avec un sourire satisfait, promettant de revenir bientôt.
Peu après son départ, une petite averse surprend le quartier, faisant courir les passants vers les porches et les auvents. Deux jeunes femmes trempées entrent dans la librairie en riant, cherchant simplement un abri plutôt qu'un livre. Camille les accueille avec un sourire, leur proposant même une serviette pour sécher leurs cheveux, et les deux inconnues finissent par repartir avec un roman chacune, conquises malgré elles par l'ambiance chaleureuse de la boutique.
Camille range la serviette humide en souriant, satisfaite de cette petite victoire commerciale improvisée. Elle se dit que Sylvie serait fière de voir comment elle a géré la situation, transformant un simple abri contre la pluie en deux ventes inattendues.
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